
La nouvelle suscita une grande admiration au sein de la population. Un espoir naquit même chez les démunis qui n’étaient pas directement concerné par ce changement d’attitude du Sultan. Mais quand le soleil se lève, il éclaire et réchauffe tout le monde. Le discours ne passa pas cependant sans créer un mécontentement dans le palais. Le soleil éclaire, réchauffe, mais dévoile aussi. Etaient mécontents les vizirs qui virent dans cet étonnant retournement une atteinte à leurs pouvoirs, à leurs biens. La Reine qui était de leurs avis se sentit frustrée. Le discours de son mari lui avait révélé qu’il lui échappait. Il ne lui avait pas fait part de ses intentions à la veille du jour historique. Il n’avait pas jugé utile de l’associer à son important projet. Il craignait peut-être qu’elle s’y opposerait. Il n’avait pas tort. Le Reine ne pouvait plus s’empêcher de penser que son mari avait perdu confiance en elle.
Chacun des mécontents put contenir sa révolte pendant les premiers jours qui suivirent le discours. Tous brulaient de crier haut que le Roi était fou mais personne ne dit mot. Ils attendaient que quelqu’un ose. Et la Reine osa.
Quelque jours après l’évènement, Elle réunit les opposants : « Le Roi est parti à l’aube, sans gardes, il n’est pas revenu ; je sais bien que vous n’avez pas accepté comme moi ce qu’il avait entrepris. Je sais qu’il vous inquiète autant que moi. Il est temps de le sauver de sa folie. Préparons-nous pour aller à sa recherche. Maintenant ».
Le roi scrute la montagne, le cœur débordant de joie. Elle est là haut, son rêve. Il risqua un coup d’œil derrière lui. Rien. « Oh ! Si seulement personne ne m’a suivi ! Je me retrouverai seul avec elle. Adila sera contente quand elle saura que j’ai exécuté tous ses ordres. Elle n’hésitera pas à m’épouser. Si seulement le vizir qui l’a rencontré le premier jour ne parlera pas aux autres. Il m’a promis de ne rien révéler de cette histoire, mais je m’en doute. J’ai constaté ces derniers temps que toute la cour se méfie de moi. Pourtant je n’ai rien fait de mal. Au contraire, en obéissant à Adila, je me suis senti réconforté. Réconforté pas la joie des mères dont les enfants ont été libérés, par celle des propriétaires qui ont recouvré leurs biens, et par celle qu’exhalent les doux regards des simples citoyens confiants et admirateurs. Toute cette satisfaction, ce contentement jamais éprouvé avant, est le fruit de mon obéissance à Adila. Seulement mon obéissance. Si je l’épouse, je serai l’homme le plus heureux au monde ».
« La voilà sa tente blanche au sommet de la montagne. Adila est donc encore là. Elle m’attend. Elle a tenu sa promesse. Mais pourquoi mon cheval s’arrête en un si bon chemin. Allez sale bête ! Avance ! »
L’animal ne bougea pas. Le sultan descendit de sa monture et continua sa marche à pied. Il arriva à la montagne, grimpa, grimpa ; son escalade s’avéra plus simple que l’autre fois, quand il était venu, accompagné de son vizir des affaires personnelles. Il ne rencontra plus d’obstacles. Adila apparut, illumina le paysage de son rayonnement. Elle ouvra grand les bras pour accueillir le Roi. Il se hâta, arriva, se pressa de lui annoncer :
-- J’ai fait tout ce…
-- Je sais, je sais, repose-toi maintenant !
Elle lui tend la main et lui dit, d’une voie ou se mêlent respect et pudeur :
-- O Roi ! Vous m’avez méritée !
Le sultan, ne pouvant pas soutenir le charmant regard de la jeune femme, baissa les yeux. Il ne toucha même pas la belle et tendre main qui lui était tendue. Il ne sut tout d’abord expliquer la faiblesse qui le gagnait. Mais vite il réalisa que ce n’était ni une faiblesse ni une timidité. C’était une force extraordinaire dont il s’était senti envahir en arrivant chez Adila. Une force qui changea tout d’un coup son but, son espoir, son rêve. Il éprouva un désir tout autre. Le désir de se soustraire à sa petitesse, à son insignifiance aux yeux d’Adila. Il n’admettait que ses sacrifices aboutiraient à une aventure ordinaire et…vite périssable comme ce fut le cas, maintes fois, avec d’autres femmes. Cette fois, c’était différent. Entièrement différent. Ne le tentait plus ni cette main angélique qu’Adila lui offrait, ni la sveltesse irrésistible de son corps. Il rêvait de faire de toute cette beauté, de tout ce charme, un autre sacrifice. Il aspirait à acquérir la vertu d’être un homme juste. Un homme libre. Il avait goûté à un bout de cette justice, à un bout de cette liberté, en prononçant son discours historique. Il en est encore ivre.
-- Vous m’avez méritée, répéta Adila, je vous accepte comme époux, c’est ce que je vous ai promis.
-- Vous croyez qu’il est juste qu’un vieil homme comme moi, ruiné par le temps, mérite une femme si tendre, plus jeune que ma propre fille ?
-- Mais je dois tenir ma promesse, je dois vous récompenser pour tout ce que vous avez fait pour moi.
-- j’ai déjà obtenu une forte récompense. Votre seul amour me comble, vous êtes libre de votre autre promesse.
-- regardez ! Regardez ! l’interrompit-elle.
Le souverain se retourna. Au pied de la montagne, tout une armée les observait. De loin, il reconnut la Reine et quelques vizirs. Il réalisa alors qu’il avait été suivi.
A suivre…
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir

-- Comment vous appelez-vous ?
-- Adila.
-- Et pourquoi avez-vous choisi cet endroit ?
-- je n’existerais pas si je n’étais pas au dessus de tout.
-- Au dessus de tout euh…quel âge avez-vous ?
-- j’ai toujours existé.
-- Vous ne m’aurez pas donné de telles réponses si vous saviez qui je suis.
-- Je le sais, vous êtes le vizir.
-- Et comment le savez-vous ?
-- Je sais tout.
« Une sorcière, pensa le vizir, ou une envoyée des djinns qui tente de me séduire et m’attirer dans son univers ». Sa crainte s’éclipsa quand il évoqua les moqueries des autres vizirs et la grogne du Roi s’il retournait bredouille. Le vouloir de voir ses collègues humiliés devant la considération du Sultan pour lui, de passer devant eux la tête haute et l’air hautain, l’encourage à s’aventurer pour réussir à ramener au palais la belle créature.
-- Vous êtes une femme très belle…
-- Je l’ai toujours été.
-- Le Roi sera très ravi de vous voir.
-- Je ne te crois pas.
-- Venez avec moi au palais, vous le constaterez de vous-même.
-- Impossible de vous accompagner, de descendre de cette montagne, ne t’ai-je pas dit que je désire demeurer au dessus de tout ?
-- Mais pas au dessus du Roi !
-- même au dessus du Roi.
La patience du vizir s’épuisa. Il ne lui restait que de tenter l’autre méthode : la ramener par la force. Il s’approcha d’elle et la tint par le bras.
-- il faut que vous alliez avec moi au palais de gré ou de force !
Adila se dégagea brutalement. Sa force étonna le vizir. Il fut ébahi quand il la vit s’élever, s’élever, puis s’immobiliser en plein air sans l’aide du moindre support. Elle se trouvait à quelques mètres au dessus de sa tête ; il se frotta les yeux, les ferma, les rouvrit, elle était toujours là. Ce n’était donc pas un rêve. Il prit son arc, y plaça une flèche et lui lança l’ultime avertissement en la visant.
-- Ou vous descendez tout de suite, ou je vous transperce !
Elle éclata de rire. Un rire qui conforta la justesse de l’idée qu’il se faisait d’elle avant, sans vraiment s’en convaincre. Sa flèche ne résoudrait rien. Une créature capable de se maintenir dans les airs serait invulnérable. Il rangea son arme. Même s’il avait pu s’en servir il n’aurait eu aucun honneur en abimant sa belle capture. « Mais que faire mon Dieu », soupira-t-il.
-- Dites au Roi de venir me voir.
-- Le Roi, venir vous voir ? Vous êtes folle ?
-- Vous saurez le convaincre.
-- Le convaincre ? Mais pourquoi ne pas me simplifier la tâche en me raccompagnant au palais ?
-- Je ne bougerai pas d’ici sans que mes conditions ne soient acceptées.
-- Quelles conditions ?
-- Je les exigerai au Roi s’il décide de venir me rencontrer au sommet de cette montagne.
Le Roi rassembla toutes les hautes personnalités de son palais. A ses cotés, étaient assis la reine, l’air quelque peu inquiété, et le vizir des affaires personnelles dont le visage exhalait quelque fierté. Tout le monde avait constaté ces derniers temps l’estime que lui témoignait le Sultan. Et pourtant, il était revenu les mains vides au retour de son périple. Ses collègues attendaient qu’il soit réprimandé ; rien ne fut de cela. Au contraire, Le Roi l’accompagna quelques jours plus tard dans un voyage dont la destination demeura inconnue. On chuchotait au palais que le vizir aurait trouvé un précieux trésor. Mais personne n’en était vraiment certain. La seule certitude était que le rassemblement ordonné par le Roi avait une relation avec les agissements curieux et orgueilleux du vizir des affaires personnelles.
Le Sultan prit la parole : « Ce jour marquera le début d’une ère nouvelle dans l’histoire du royaume. Je vais vous communiquer les décisions importantes que nous avons prises. Nous avons agi en notre âme et conscience pour le bien de tous les citoyens. Je sais qu’il y aura des réticences quant à l’application de nos ordres. Sachez que tout ce que nous avons décidé doit être concrétisé. Nous avons dans nos prisons des détenus incarcérés pour la simple raison d’avoir une opinion contraire à la nôtre. Certes, ils nous offensés ; ils nous ont mêmes insultés ; mais ils avaient utilisé leur intelligence et leurs idées, et nous avions usé de la puissance de nos bras. Nous n’étions pas à armes égales ; ils avaient…de vraies armes. Il y avait injustice. Ce qui nous a valu la perte de la confiance de notre peuple que je décide de reconquérir ce jour en ordonnant la libération immédiate de ces prisonniers. Les femmes du harem ont le libre choix de partir ou de rester. Que chacune mène sa vie comme bon lui semble ! Il nous sera désormais difficile et insupportable d’être la cause du malheur de quiconque. J’ordonne que tous les objets, tous les biens, accumulés injustement dans le palais, soient restitués à leurs véritables propriétaires. Enfin nous informons nos savants qu’ils ont toute la liberté de penser et s’exprimer ouvertement, sans crainte d’être muselés par quiconque. Toutes les décisions que nous avons prises doivent-être exécutées à partir d’aujourd’hui, rien ne m’assure que je serai de ce monde demain ».
A suivre…
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Le Roi avait sous son autorité tout le pays. Cela n’aurait étonné personne si le sens du mot « pays »ne contenait pas, en plus des biens matériels, les esprits et les cœurs des citoyens. La première loi qui régissait le royaume et de laquelle découlaient tous les règlements s’intitulait : Tout appartient au Roi, tout obéit à sa volonté. S’il désirait ôter un enfant à sa mère et l’offrir à une autre femme, personne ne devrait protester ; la plainte de la mère serait vite rejetée car elle mettrait en doute la sagesse et la clairvoyance du Souverain. Et nul n’avait le droit d’en douter.
Comment agissait sa Majesté pour qu’il n y ait pas d’entrave à l’exécution de ses décisions ?
Il avait gagné la confiance de son peuple. Chaque fois qu’une voix s’élève pour protester, la muselait les reproches niaises de la majorité des habitants ; elle est accusée de blasphème. Se retrouvant isolé, le révolté finissait par reconnaitre qu’il avait perdu la raison car il ne pouvait pas être plus connaisseur que ses parents, ses aïeux ; que toutes les générations qui défilèrent. Si les riches et les pauvres du Royaume convenaient pour une même idée, elle ne serait autre que d’obéir au Roi et l’adorer.
Rien n’est jamais parfait. Le pays n’échappait pas à la véracité de ce dicton. Partout, la Terre à toujours donné naissance à cette sorte d’individus qui préfèrent mourir que se soumettre ; des gens à l’esprit perçant, allant au-delà de toute limite, aux cœurs bondissant, brisant parfois les poitrines pour les quitter et aller s’éclater en toute liberté. On les désignait par le qualificatif connu par tous les citoyens : les brebis galeuses.
Cette situation n’est nullement étrangère au Roi. Aux brebis galeuses il désigna des loups galeux. Il devait suivre les conseils du défunt père. Et ce genre de loups ne manquait pas. Ils avaient même un vizir à leur tête. Un vizir dont la tâche est beaucoup plus simple comparativement à celles plus ardues de ses collègues. Le Souverain en était satisfait ; une satisfaction souvent altérée cependant pas l’incapacité d’un autre vizir, chargé des affaires personnelles du Roi. Son activité consistait à rechercher à travers le Royaume toute chose qui plairait au Souverain qui ne faisait qu’enrichir ses collections. Il y en avait celle des objets rares et de valeur et dont on excluait tout ce qui ternissait l’histoire du pays. Il y en avait celle qui regroupe les plus beaux animaux et dont on chassait les bêtes qui devenaient venimeuses. Il y avait le harem bouillant de très belles femmes, et que le temps nettoyait de toute femelle qui se laissait, par inattention ou par fatalité, piétiner par la vieillesse. Enfin, il n’est pas sage d’oublier les sages : le cercle des plus éminents savants dont on appelait à des fonctions insignifiantes ceux qui s’avèrent avares de leur savoir pour le bien du Souverain.
Comme elle était ardue, la tâche du vizir des affaires personnelles du Roi ! Il devait dénicher l’objet exceptionnel, l’animal, la femme, le savant…Ses échecs répétés lui avaient valus tant de colère de la part du Roi, sous les yeux amusés et moqueurs de ses collègues qui trouvaient de quoi atténuer leur jalousie.
Blessé, le vizir décida d’entamer une tournée à l’intérieur du pays, et ne revenir qu’avec une bonne surprise pour le Roi.
Il traversait une contrée qui semblait déserte quand son cheval s’arrêta tout d’un coup. Il connaissait l’animal, la bête hennissait pour le prévenir d’un danger imminent, s’arrêtait pour l’avertir de l’existence de l’exceptionnel dans l’alentour. Grace à cette bête, il bénéficia maintes fois des éloges du Roi. Mais les rois voient vite s’éteindre les bienfaits des autres.
N’ayant jamais douté du flair de son cheval, le vizir mit pied à terre. Il scruta les parages. Au sommet de la plus haute des montagnes, se dressait une tente. Une tente toute blanche. « Allons voir, pensa-t-il, il y a peut-être là un objet qui intéresserait le Roi ».
Il laissa sa monture au pied de la montagne et commença à grimper. Le chemin était dur. Il y avait rencontré beaucoup d’obstacles, mais son désir de faire plaisir au Souverain l’aidait à avancer. Chaque fois qu’il s’approchait d’un pas de la tente, sa curiosité s’accentuait. Il rêvait d’y trouver un trésor et l’offrir à sa Majesté. Ainsi, les autres vizirs, qui se plaisaient de le voir malmené, en mourraient de jalousie…
Mais ce n’était qu’un rêve. Il ne trouva rien sous la tente. Il n y avait ni lit, ni eau, ni feu ; pas de traces de vie. Le sol de l’intérieur ressemblait au dehors, ce qui fit penser au vizir que la tente venait juste d’être dressée. On ne l’avait pas encore balayée des pierres. « Le propriétaire, pensait le vizir, va certainement revenir, je l’attends ici ».
Et il attendit.
De toutes les femmes qui défilèrent au harem, il n’avait jamais vue une aussi belle et élégante que celle qui se trouva, comme tombée du ciel, en face de lui. C’était d’une telle créature qu’il rêvait. Son imagination lui montra combien de fois ces mêmes traits, cette même beauté, ce même charme… cette même femme, mais d’une façon fugitive qui ne lui permettait pas d’en pétrir un véritable corps et l’offrir en précieux présent au Sultan.
Ce jour fut différent. Il lui fut épargné l’effort de concrétiser l’image dont il rêvait. La femme était là, en face de lui. En chair et en os. Palpable. Ce n’était pas une hallucination.
Le vizir demeura un moment perplexe puis lui demanda :
-- Vous habitez cette tente ?
-- Oui, répondit-elle, d’une voix plus douce que toute musique.
A suivre…
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Le quatrième jour qui suivit l’heureux ou le malheureux événement, la maladie l’empêcha de se lever. Sa moitié gauche, le territoire du cœur, s’était abstenue de suivre le reste du corps. Le combat intérieur s’était extériorisé. Badra ne sentait plus l’existence de sa jambe gauche ni de son bras. Cette dissidence, ce refus de vivre de son coté gauche l’affola. Son cœur blessé cessa subitement, comme pour se venger, d’alimenter les artères qui nourrissent l’endroit où elle croit que gîte sa raison. Elle cria, pleura. On cria, pleura. Elle fut hospitalisée, examinée par les meilleurs spécialistes…Et tout fut sans résultat. Enfin on se lassa d’elle, et elle fut ramené chez-elle. Ses collègues lui promettaient de tenter de la sauver mais, au fil du temps, leurs visites s’espacèrent puis se raréfièrent. Elle ne leur reprocha rien. Elle avait éprouvé, elle aussi, ce découragement devant son incapacité d’aider certains de ses patients. Il lui semblait alors que seul quelque miracle divin les sauverait.
Et c’est ce miracle même qui nourrit maintenant son espoir de guérir. Seulement guérir. En attendant, elle se sert du temps qui la sépare de ce rêve pour s’habituer à sa maladie. Elle arrive parfois à passer un moment sans y penser. Elle se permet même de s’adonner au plaisir d’en savoir plus sur la vie conjugale du nouveau couple qui vit sous son toit.
La veille, quand elle a demandé à Saber et sa femme de venir déplacer son lit et le mettre près de la fenêtre, afin qu’elle puisse voir le ciel s’assombrir et sortir la main pour palper la pluie, elle a remarqué que le ventre de Rachida avait beaucoup grossi relativement au temps écoulé après le mariage. Elle n’a pu s’expliquer l’anomalie. Elle n’a pas osé admettre que Saber aurait…non. Il l’aimait en ces temps-là. Il ne voyait qu’elle. Mais maintenant, elle pense qu’il n’éprouve pour elle que de la pitié. Elle a horreur de lire les traits de cette pitié sur le visage de Saber, surtout quand il vient la nuit s’enquérir de son état. Quand elle entend ses pas elle fait semblant de dormir ; il entre, elle le sent la contempler, son regard la pénètre, et semble même chatouiller son coté longtemps insensible. Elle emplit ce moment de doux souvenirs, de beaux rêves, en attendant qu’il reparte. Elle ne supporte pas que la pitié remplace l’amour dans le regard de Saber. L’amour la gonfle d’orgueil et la pitié…la dégonfle.
Il a plu, la dernière nuit. Il a plu à son insu. Elle dormait. Profondément. Elle n’en faisait pas semblant car, à la pluie, elle aime se plaindre. C’est la seule chose de la nature qui vient frapper à sa fenêtre. Elle regrette de n’avoir pu répondre la veille à son appel. Mais elle va s’en excuser dans un moment. Il va encore pleuvoir. Tiens ! Les premières gouttes…
Badra tente d’ouvrir la fenêtre pour saluer la pluie, comme elle désire tant le faire, mais sa main ne lui obéit plus. L’autre main. La droite. Tout son corps est paralysé. Elle ne parvient à bouger que la tête. Le mal, l’inertie lui montent à la gorge, l’étouffent. Elle s’efforce d’appeler au secours mais ne réussit d’articuler que « Saber », faiblement. Il lui semble entendre des pas s’approcher. « Venez vite ! Je…Elle n’existe plus ».
Elle n’existe plus ? Mais comment voit-elle maintenant la porte de la pièce s’ouvrir ? Comment voit-elle entrer Saber, sa femme et les enfants ? Elle n’est pas donc morte. Elle n’est même pas paralysée. Toute heureuse, elle saute de son lit et va à leur rencontre. Elle est folle de joie. Elle brûle de leur annoncer qu’elle a parfaitement guéri, qu’elle ne sent aucune douleur. Mais tout cela ne parait guère suffire pour effacer le chagrin qu’affiche la petite famille.
Saber, au lieu de lui parler, l’écarte et se dirige vers le lit, comme s’il allait chercher quelque chose qu’elle aurait oubliée. Quelle indifférence ! Mais pourquoi font-ils cette tête, ne souhaitaient-ils pas qu’elle guérisse ?
Ne comprenant rien, elle quitte en courant la pièce. Elle avait hâte de voir le dehors, de crier à tout le monde sa joie. Le chef de chantier la croise dans le couloir. Il est passé tout près d’elle sans la saluer, comme si elle n’existait pas.
Elle est maintenant dans la rue. « J’ai guéri ! J’ai guéri ! Vous ne m’entendez pas ? Personne ne lui prête attention. Un chien errant s’arrête de l’autre coté de la rue, la fixe curieusement, lâche un cri qui n’a rien d’un aboiement, puis s’enfuit.
Elle remonte alors chez-elle. Vite, très vite, en moins d’un clin d’œil, elle arrive à sa chambre. Le chef de chantier, Saber, Badra et ses enfants entourent son lit. Tout le monde pleure sauf Saber. Elle se faufile entre eux et découvre ce qui les chagrine et attriste. Son propre corps est étendu sur le lit dans une inertie totale. Elle réalise alors qu’ils croient qu’elle est vraiment morte, qu’elle est finie. Elle s’approche du cadavre, le frôle. C’est la première fois dans sa vie qu’elle se voit les yeux fermés. Elle tente de leur faire comprendre qu’elle est toujours vivante, qu’elle est là, présente parmi eux, mais eut besoin de cette langue qu’emprisonnent fermement des mâchoires désobéissantes.
Saber fait sortir tout le monde et reste seul avec la dépouille, contemple longuement le visage. Il se plie et l’embrasse sur le front. Il remonte le drap pour couvrir complètement le corps. Il sort à reculons. Il n’a pas pleuré. Il avait peut-être jugé que toute une rivière de larmes n’arriverait à apaiser sa tristesse si empoignante.
Elle s’éloigne, s’éloigne…Elle est légère, très légère. Elle aurait été encore plus légère, si ce n’est ce regret de n’avoir senti ce baiser sur son front se déposer.
Fin
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir

La crainte de Badra serait atténuée si elle était convaincue que toutes les maladies sont guérissables ; même celles qui défient encore la science. Certes, cela semble invraisemblable et guère évident ; et pourtant…
Et pourtant toutes les maladies sont guérissables. Toutes, sans aucune exception ; si l’on considère que guérir signifie : ne plus sentir de douleur, se remettre, marcher, courir et même…planer.
Quand on est frappé par le mal, et qu’on se retrouve patinant dans la boue qui couvre notre chemin, ou trébuchant à chaque pas dans les nids de poules creusés par le destin ; on a devant soi deux possibilités de s’en sortir.
La première est de lutter contre la maladie, se soigner jusqu’à ce qu’on arrive à se rétablir. Si on y parvient de cette manière, on considéra donc qu’on a eu les moyens de traverser l’étape douloureuse, qu’on a retrouvé la bonne route qui épuisera le restant de notre vie.
L’autre possibilité s’impose lorsque le malade se lasse de lutter, et il lui est plus doux de reculer, de rebrousser chemin. Voyant que son corps n’est plus en mesure de s’avancer car le cœur n y est plus. Il abandonne sa dépouille et se soustrait à la douleur par une autre issue. Une issue qui donne sur son passé. Il le revit en un clin d’œil avant de trépasser. Il meurt. Et mourir est aussi une façon de guérir.
Badra pense comme tout le monde. Elle espère se rétablir. Seulement se rétablir. Là est tout son espoir. Son espoir lui dissimule, comme à tout le monde, l’autre façon de se remettre. Bien se remettre, au point de pouvoir non seulement marcher et courir mais aussi voltiger.
Ça fait maintenant quatre-vingt-dix jours qu’elle traverse la tranche caillouteuse. Son mal se déclara quatre jours seulement après le mariage…Le mariage qui apparemment devait la combler se révéla source de sa souffrance. Pourtant tout s’est passé comme elle le souhaitait. Comme le souhaitait sa conscience. Sa conscience avait exigé d’elle, le jour où elle a tué sans le vouloir le mari de Rachida, de subir toutes les conséquences qui s’en suivraient. Elle répondit partiellement à cette exigence en amenant chez-elle Rachida et ses enfants. Elle veilla à ce qu’ils vivent comme si le père était vivant. Mieux encore. Insatisfaite, elle pensa faire plus pour s’alléger de sa dette : trouver un mari à la jeune veuve ; mais pas n’importe qui ; pas de ces hommes qu’on peut aisément acheter dans la rue. Il lui fallait quelqu’un qui lui ferait oublier le défunt. Elle pensa à Saber. Son cœur sursauta. Elle le musela. «Il faut qu’elle m’arrache l’homme que j’aime comme la mort lui avait arraché le sien ; ainsi je m’acquitterai de mon dû ».
Elle a rusé, menti, tout fait pour que Saber et Rachida s’unissent. Elle est arrivée à ses fins. Sa conscience est arrivée à ses fins. Sa conscience avait dansé le jour de la fête, lancé des you-yous assourdissants qui métamorphosèrent les larmes de douleur, dont débordait son cœur, en larmes de joie.
Elle avait failli céder l’autre fois, quand Saber était venu demander sa main. A la fin de leur singulier entretien qui se termina par l’emportement de son hôte, l’amour prit en elle le dessus et elle s’écria : « Attendez Saber ! Attendez… ». Mais le jeune homme, désespéré, claqua la porte et s’en alla, aidant ainsi Badra à se contenir ; aidant sa conscience à reprendre en elle les rênes et la guider vers le but initial : subir les conséquences de son forfait, consentir à ce que Saber remplace le mari de Rachida.
Badra a accepté ce sacrifice. Tout s’était passé sans difficulté. Saber vint au lendemain de leur rencontre s’excuser de son emportement. Il lui apprit par la même occasion qu’il avait trouvé très sages ses conseils et qu’il épouserait Rachida. Il s’était étonnamment vidé de sa colère. Ce qui inquiéta quelque peu son amie d’enfance. Elle eut à l’idée que tout était préparé à l’avance, que Saber n’était venu la veille que dans le but de la tester. Elle eut l’impression de quelqu’un qui prie pour que se couche un soleil qui sans sa prière allait se coucher. Vite, elle chassa cette idée. «Saber m’aimait plus qu’elle, et si ce n’est cette dette dont je dois m’acquitter… ».
Mais le doute persista. Un doute assez suffisant, assez fertile pour qu’y pousse la jalousie. Une jalousie pas assez mûre cependant pour l’empêcher de se montrer gaie le jour du mariage ; malgré qu’au fond d’elle, se combattaient, d’un coté, la hardiesse de sa conscience qui trouvait raisonnable et nullement démesuré ce qu’elle avait entrepris ; et de l’autre coté, la ténacité de son cœur qui jugeait exagérées la valeur et la beauté du sacrifice. Et ce combat l’ébranla.
A suivre…
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir
