
Après le dîner, Saber rentra chez lui, ne pouvant chasser de son esprit l’image de Badra, surtout dans l’obscurité ; car la clarté l’empêche toujours d’y apporter un peu de son imagination et parfaire les beaux tableaux. Durant tout le dîner il n’avait pensé qu’à elle. Il s’était même arrêté de manger un bon moment. Cela n’aurait pas attiré l’attention s’il n’avait pas tenu, immobile et pendant un temps exagérément long, la fourchette garnie de nourriture, suspendue entre l’assiette et la bouche. Il fixait quelque chose qui se déroulait en lui. Ses yeux ne regardaient nulle part. Il ne s’en servait pas. Il se servait de la faculté qui lui permet de voir quand il rêve. L’image de la maitresse de maison venait de réapparaitre. La patronne montait l’escalier devant lui d’une allure au rythme régulier que lui dicte on-ne- sait quel désir…Des éclats de rire ! Les enfants de Rachida n’avaient pu tenir longtemps. Rien ne leur expliquait ce qui obligeait Saber à se figer dans une position aussi drôle : tenir la fourchette pleine et sombrer. Tout le monde se mit alors à rire. Même lui. Rachida répétait : « ça arrive ! ça arrive !», en lançant des regards furtifs et menaçants à ses garçons. Enfin Badra apaisa la situation : « ça ne fait rien, Saber n’est pas un étranger, c’est un membre de la famille ».
A sa sortie elle l’accompagna jusqu’au dehors. Quand elle s’approchait de lui, il semblait sentir son haleine lui chatouiller le cou.
-- Bonne nuit, Madame !
-- Attendez, je vais vous emmener en voiture.
-- Non, merci ; j’aime marcher la nuit.
Il descendit l’escalier sans se retourner. Il était certain qu’elle était encore là, à le regarder partir. Il accéléra un peu l’allure, il avait hâte de se retrouver seul pour bien ruminer ce qu’il venait de vivre.
Après avoir accompli la cinquième et dernière prière de la journée, il se versa une tasse de café et alla s’asseoir comme à l’accoutumé sur le bord de son lit. Le bout d’un objet ressortait de la poche de sa veste qui était accrochée à la poignée de la fenêtre. « Qu’est ce que c’est ? », se demanda-t-il. Puis il réalisa que c’était un paquet de cigarettes que Lounis, le garçon de café, lui avait apporté d’Europe. Le serveur avait eu la chance d’aller voir comment sont, comment vivent les gens de l’autre rive de la mer. « Il a plus de connaissances que moi ; il a vu l’Europe, lui. Il l’a vue telle qu’elle est ; il s’est promené dans ses villes ; il a côtoyé ses habitants, observé leurs comportements. Quant à moi, j’ai tout cela faussement conçu dans mon esprit. Si j’ai l’occasion de m’y rendre là-bas, je m’amuserai à comparer ce que j’imaginai à la réalité… ».
Saber alla décrocher la veste, revint s’asseoir, étala le vêtement sur ses genoux et en tira le paquet de cigarettes. « Pourquoi Lounis a-t-il choisi pour moi un paquet de cigarettes ? Pourtant, il sait bien que je ne fume pas ». Quand il posa la question au serveur, il lui répondit : « Saber, tu ne vas pas rester toute vie enfant ! Tu ne fumes pas ; tu ne bois pas… ; tu ne…tu ne…Pourquoi es-tu né alors ? ». Saber voulut répondre, lui faire comprendre que ce n’est pas de cette façon qu’on devient un vrai homme, mais se retint. Il sut qu’il n’allait pas convaincre Lounis. Le serveur n’est pas maniable. « Et qui sait ? Il a peut-être raison si on voit les choses d’une autre façon…Commençons par prendre une cigarette », se dit Saber en cherchant le briquet.
Il passa cette nuit à penser à Badra, aux femmes, au mariage…il éprouva le lendemain un étrange besoin. Le besoin de partager sa liberté et lâcher quelque peu les rênes à cette bête têtue qu’il croyait être.
Rachida fut une seconde fois envoyée de nuit par la patronne chez Saber. La visite fut plus courte et n’entraina pas le déplacement de l’employé à son bureau. C’était une simple histoire de clé ; Badra avait besoin de la clé du bureau, elle avait égaré le double.
Quand la femme de ménage fut repartie, Saber se demanda pourquoi la patronne s’intéressait tant à la paperasse. Le plus étonnant est qu’elle ne voulait plus, juste après la mort de Kouider, continuer à gérer ses affaires. Puis elle revint sur sa décision. Elle renonça à l’idée de tout laisser tomber. Avait-elle pensé au sort des ouvriers ? Trouvait-elle dans le fait de tout tenir en main une manière de vanter ses capacités ?
Saber ne put tenir la bride à ses instincts quand Rachida vint pour la troisième fois chez lui. La nuit. Ce n’est qu’après avoir commis son péché qu’il se rendit compte que le Tout-Puissant l’observait. Le remords l’empêcha de dormir, il resta alors étendu sur son lit jusqu’à l’appel à la prière de l’aube. Il se leva, se lava tout le corps pour se purifier des impuretés de son acte. Il s’adressa à Dieu dans une prière timide, entachée d’hypocrisie. En récitant ses versets, il sentit qu’il n’était pas écouté. Il eut alors les larmes aux yeux. Les larmes de quelqu’un qu’on pourchassait, qui courait se réfugier chez son protecteur habituel mais trouva la porte close…Sa prière terminée, il fut attiré par la lune qui traversait le ciel. Elle commençait à pâlir craignant le lever du soleil. Il décida ce jour de se marier pour échapper à l’emprise de Satan.
Aujourd’hui, plus de quatre mois après l’incident, il trouve qu’il avait pris une décision très sage en optant pour le mariage. Car il est certain maintenant qu’il lui est possible de récidiver s’il ne se marie pas : Le souvenir de la nuit inoubliable s’est complètement vidé de ses remords étouffants et n’a gardé que le plus doux de tout ce qui se passa. Le souvenir s’est même embelli ; il porte un mince voile transparent, brodé de mille et une beautés, qui laisse entrevoir l’obstination de son porteur de se faire revivre encore un jour. Un jour qui n’arrivera pas avant que Saber ne réalise son rêve. Un rêve, une fois entamé, affadira l’attrait du persistant souvenir. Un rêve dont il compte palper les fruits aujourd’hui. Aujourd’hui, dans quelques heures seulement…
Aujourd’hui, dans quelques heures seulement, il ira demander à Badra si elle l’accepte comme mari. Elle va…Non. Elle ne va pas refuser. Elle avait tout fait pour l’encourager à penser qu’elle l’aimait. Qu’elle l’aime. Ne lui avait-elle pas écrit, du vivant de son mari, le suppliant de redevenir tous les deux de bons amis comme au temps de leur enfance ? Ne lui avait-elle pas dit qu’il était … ?
Mais il ne l’avait pas comprise. Il avait répondu à coté. Il lui avait parlé d’autre chose, de la façon dont il voit comment ce monde est conçu, etc. Badra s’était alors éteinte. Comme une lampe qui réclame du pétrole et qu’on remplit d’eau.
Saber a détourné toute un fleuve pour arroser une fleur qui n’avait besoin que de la visite temporaire d’un ruisselet. Il l’avait ainsi étranglée. Mais Badra ne garda pas rancune. Elle l’avait compris. Elle a su que son ami d’antan était encore enfant malgré son âge. Elle eut peur qu’il s’égare et choisit alors de l’apprivoiser. « Non, elle ne va pas refuser », ne cesse de répéter Saber.
A suivre …
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir

Sept heures. Saber doit être au bureau à huit heures. Il sait bien que même en arrivant en retard, Badra ne lui reprochera rien. Mais il préfère être ponctuel. Il aime garder les bonnes habitudes.
Il a aujourd’hui la paie des ouvriers à préparer. Il faut que tout se fasse convenablement et dans les délais. Laisser les choses trainer veut dire qu’il profite de la bonté et l’exagérée tolérance de la patronne. Elle a eu une aveugle confiance en lui et l’a chargé de s’occuper de ses affaires ; elle l’avait choisi, il doit donc se garder de la décevoir.
Il sirote la dernière gorgée de café qui restait au fond de la tasse avant de sortir.
La rue ne le dégoute plus ni l’écœure. Il y a quelques temps il pensait qu’il était différent des autres. Il se sentait quand il se trouvait dans la foule, comme un intrus. Il se voyait tantôt petit être impuissant se faufilant difficilement entre les jambes de monstres, tantôt un ange chaste s’apitoyant sur le sort des mortels.
Finis ! Ces sentiments maintenant. Il ne peut se considérer comme un être impuissant, car il est devenu comme tout le monde. Plus que monstre même. Il n’a rien d’un ange et n’est qu’un misérable mortel qui excite la pitié.
Il avait perdu le privilège qu’il s’accordait, ce rêve de se vêtir de la peau de tout symbole de pureté ou de chasteté, depuis le jour où son animalité lui échappa et l’entraina irrésistiblement à commettre le péché. Un péché dont les germes avaient sans doute commencé à pousser dés la première visite chez lui de la femme de ménage.
Il faisait déjà nuit quand il entendit qu’on frappait à la porte. Il alla ouvrir sans demander qui était là. Il fut surpris quand il vit le visage de Rachida. La première idée qui lui traversa l’esprit fut qu’un malheur venait de se passer, que quelque chose est arrivée à la patronne. Mais il fut vite rassuré par le sourire où se mêlaient la politesse et la timidité, qu’esquissa la femme de ménage. La bouche de la jeune femme s’était étirée jusqu’à former un innocent croissant de lune qui illumina, ô combien modestement, un visage…un ciel qui venait de se soustraire à une méchante tempête.
Très gêné Saber la pria d’entrer.
-- Non répondit-elle gentiment, il faut que je retourne vite.
Il ne sut qu’enchaîner. Elle le délivra de son embarras :
-- Madame a besoin des factures que vous avez reçues aujourd’hui.
-- je crois qu’elles sont au bureau mais elle ne peut les retrouver, attends je vais te raccompagner pour les lui remettre.
Arrivé au bureau qui se situe au rez-de-chaussée de l’habitation, Saber alla directement ouvrir un tiroir, en tira les factures puis se retourna vers Rachida.
-- Les voilà !
-- Tiens ! Madame qui descend.
Saber n’avait jamais auparavant rencontré Badra après le coucher. Même quand ils étaient à l’école elle sortait toujours avant lui en hiver, saison des journées courtes.
Si Saber savait que l’écolière aurait, la nuit, la superbe image qu’il découvrit d’elle aujourd’hui…s’il savait que les ténèbres lui donneraient cet attrait magique et feraient de la petite fille frivole d’autrefois une femme grandiose…s’il savait qu’il viendrait une nuit où chaque pas de sa petite amie vers lui augmenterait d’un cran la douceur de cette béatitude qui emplit son cœur…s’il savait…il aurait attendu toute sa vie ce moment sans se précipiter.
-- Pourquoi vous-êtes vous dérangé, Saber, vous auriez dû indiquer à Rachida l’endroit où se trouvaient les factures.
-- Je n’en étais pas sûr, c’est pourquoi j’ai préféré venir, il faut que je rentre maintenant !
-- Non, il n’est pas question !
-- dois-je t’éclaircir sur le contenu des factures ?
-- Non ! Restez diner avec nous.
-- diner ?
-- Oui, le dîner est prêt.
Il y avait un peu de nuit dans la voix de Badra. Saber y décelait une énigmatique mélancolie. Il détectait en elle une profonde douleur qu’elle étouffait mal. Elle ne lui avait pas parlé de sa personne depuis qu’elle avait reçu sa lettre. Elle avait peut être cru qu’il était fou et que rien ne sert qu’elle lui fasse part de ses tourments. C’est tout était à refaire, il ne commettrait pas la même erreur. Il ne l’inviterait pas à faire des promenades inimaginables à travers un univers sans frontières.
Il était certain cependant qu’elle ne lui redonnerait plus l’occasion de développer ses folles idées et encore moins d’exprimer ses sentiments. Elle n’était plus la femme qui lui avait demandé de redevenir son ami. La lettre qu’elle avait reçue de lui l’avait sans doute déçue. Elle n’était plus la même depuis la mort de son mari. Cette disparition l’aurait allégée de ce qui l’avait incitée à lui écrire la première fois.
Il entrevit dans l’allure de l’ombre qui montait l’escalier devant lui une sorte d’orgueil qui effaça son espoir d’entendre un jour Badra évoquer leur enfance, leur amitié…Et Saber avait grand besoin qu’elle revienne vers lui ; un grand besoin de laisser déferler tout ce qui avait été refoulé en lui. Mais parfois la pluie vient quand la terre désespère et oublie son rêve.
C’était donc la première fois qu’il rencontra Badra après le coucher. Les réverbères des alentours sommeillaient et laissaient s’infiltrer ça et là l’obscurité. Les lampes de la façade de la maison n’étaient pas encore allumées. Les ténèbres qui en résultèrent avaient ôté au corps de Badra ses contours terrestres, effaçant ainsi ses limites et le laissant se répandre jusqu’à conquérir Saber ; envahir les confins les plus reculés de son être. De cette ombre envahissante, la voix de Badra s’arrachait comme du plus profond de la nature humaine. L’écho de chaque mot prononcé se métamorphosait en une enivrante mélodie qui allait doucereusement se laisser absorber par le cœur de Saber. Ivre il souriait…avec la complicité de la nuit.
A suivre….
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir

Rachida connaissait bien son mari et savait qu’il ne continuerait pas dans la voie qu’il avait empruntée. Il n’est pas de ces gens qui se débrouillent pour travailler moins, presque pas, et vivre mieux ; ni de ceux qui pour le plaisir de s’amuser sont capables d’écraser d’autres hommes ou femmes, sans que ne reste agrippé à leur consciences un brin de remords. Elle n’avait pas tort.
Son mari comprit peu après que ce qu’il avait entrepris ne s’accommodait pas avec sa nature. Il commença alors à s’écarter peu à peu de ses compagnons qui lui promettaient fortune et richesse. Les utilisés pour réaliser leurs promesses l’écoeurait, le dégoutait. Il ne pouvait supporter, comme il l’avait juré à sa femme, l’odeur de l’illicite. Il bouchait son nez mais l’odeur persistait, l’envahissait, le pénétrait de tous les cotés, à travers d’autres sens qui s’acheminent directement vers sa conscience ; à travers chaque cellule de sa peau. Elle se mêlait à sa nourriture, à son sommeil, à ses rêves…elle l’agaçait comme le soupir désespéré de quelqu’un injustement dépossédé de ses biens…
Il comprit qu’il n’était apte à s’introduire dans ce genre d’affaires, comme n’est pas conçu un chat pour nager. C’est pourquoi il voulait tout rompre et sortir du guêpier où il s’était fourré. Mais il choisit mal le moment de se détacher du groupe. Cela coïncida avec l’arrestation par la police d’un élément de la bande. Tous les autres accusèrent le nouveau de trahison ; et de peur de les dénoncer, eux aussi, ils l’obligèrent de rester parmi eux jusqu'à ce que l’affaire soit classée. C’était une chance pour lui de prouver son innocence. Une chance qu’il repoussa fermement et les quitta subitement en leur jurant qu’il n’avait pas donné leur camarade ; qu’il ne divulguerait rien sur leurs activités. Mais personne d’eux ne le crut.
Il le sut un matin qui suivit les quelques paisibles journées passées loin des malfaiteurs. Il se rendait ce jour-là chez son ancien employeur pour demander son réintégration. Travailler honnêtement et avoir la conscience tranquille, lui sembla mieux que de s’adonner à des activités hasardeuses et risquées.
Il s’engageait dans une rue déserte quand il vit deux individus le suivre. Il ne tarda pas à les reconnaitre. Il devina même ce qu’ils cachaient sous leurs tristes manteaux. Un frisson le traversa quand il se remémora l’image de ces mêmes individus battre à coups de barre de fer un ancien camarade. « C’est mon tour maintenant, pensa-t-il amèrement. Ils ne m’ont pas cru malgré que je leur ai juré que ce n’était moi qui avais dénoncé l’autre…Ils ne me croiront pas, ils ne me laisseront pas le temps de leur expliquer…les convaincre ».
Il tourna à droite ; ils tournèrent à droite. Il hâta le pas ; ils hâtèrent le pas. Il se trouva devant la porte d’un bain maure, il y entra sans hésiter. Il croyait qu’il aurait le temps de réfléchir à l’intérieur du Hammam.
Dans la salle où s’étendaient paresseusement les clients qui avaient déjà pris leur bain, tout était paisible. N’étaient à peine perceptible que les gémissements qui s’échappaient des corps qui avaient fait peau neuve dans la chambre chaude, et qui se retournaient dans leurs lits à la recherche d’une position idéale. Ceux qui s’étaient déjà reposés s’habillaient en se regardant dans des miroirs sans forme régulière, collés ça et là sur les murs. Le garçon, à moitié nu, allait et venait d’un pas léger et d’une allure monotone. Il n’existait presque pas.
Le mari de Rachida se dirigea vers le coin le plus caché de la salle pour se déshabiller. Il s’arrangea pour mettre entre lui et le propriétaire qui somnolait derrière sa caisse, l’une des poutres qui soulevaient le plafond et ornaient l’intérieur. Il se déshabilla, jeta un coup d’œil autour de lui. Personne ne le regardait ; il profita de ce moment d’inattention pour décrocher les vêtements d’un autre client et les enfiler rapidement.
Personne ne remarqua que le faux client qui s’apprêtait à sortir venait à peine d’entrer, qu’il n’avait pas pris comme tout le monde son bain, et que le bleu de travail qu’il portait n’était pas sien.
Il croyait que ses anciens compagnons n’allaient pas le reconnaitre, qu’ils n’avaient peut –être pas pris la peine de l’attendre. Il se trompait. Et parfois on n’a pas le droit de se tromper. Hélas ! C’était bien le cas.
Tel un chien de garde, la mort le guettait à la sortie. Les deux hommes qui l’avaient suivi, ne tenaient pas la bride haute à la bête qui, férocement, se rua sur sa victime et la matraqua à plusieurs reprises de ses lourdes pattes d’acier…
Les deux agresseurs s’enfuirent ensuite à grands pas, ignorant les cris des gens. Ignorant l’existence d’une justice naturelle qui ne laisse jamais un crime impuni.
Ainsi, ils ne purent échapper au châtiment. Ils furent vite retrouvés et condamnés à de lourdes peines. Cette condamnation ne compensait certes pas la vie de leur victime mais réconforta cependant son épouse et éteignit en elle la soif de la vengeance.
Rachida repassait dans son esprit l’histoire de la fin de son mari, à chaque fois qu’on effleurait la blessure. Elle y ajoutait des détails et en retranchait. Le récit se modelait d’une évocation à une autre. Tout s’en était amalgamé. La jeune femme ne distinguait plus parfois le réel de l’imaginaire.
« Et s’il ne veut rien reconnaitre ? ». Rachida se pose encore la question. « Je verrai demain la réaction de Saber. Demain tout sera tranché ». Elle se répand sur son lit, fixe le plafond et attend…demain.
A suivre...(Prochainement dans le mariage de Saber)
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir

-- Déposez-nous là-bas, au premier tournant, nous sommes arrivés.
-- et si je vous invite à déjeuner chez moi ? proposa la femme.
-- O merci madame, mais…
-- vous avez quelque chose à faire ?
-- Non.
-- Pourquoi ne voulez-vous pas déjeuner chez moi ?
-- Bon, puisque vous insistez, nous venons.
A l’arrivée, la jeune mendiante constata que le déjeuner était déjà prêt, pourtant personne d’autre que la maitresse de maison n’y était présent ; et le manger semblait plus que suffisant pour Rachida et ses enfants. Ce qui parut inexplicable à l’invité qui, incapable de taire sa curiosité, demanda :
-- Qui a préparé tout cela ?
-- Moi, répondit la dame en esquissant un sourire malin.
-- Je vois qu’il y en a assez, vous attendiez certainement des amis ou des parents.
-- Non, j’ai tout préparé, puis je suis sortie chercher quelqu’un.
-- Et vous ne l’avez pas trouvé ?
-- Je ne sais pas.
-- vous ne savez pas ?
-- Non.
Ne comprenant rien, Rachida se tut. L’autre remarquant son gêne lui précisa :
-- Je cherchais une femme qui pourrait travailler chez moi, rester à la maison, car je suis presque tout le temps dehors. Si cela vous intéresse, c’est donc vous le « quelqu’un » que je cherchais, sinon…
-- vous ne vous êtes pas trompée, madame, je suis bien cette femme…
Ça fait maintenant un peu plus de quatre mois qu’elle a commencé à travailler. Durant cette période, Rachida a mené une vie sans soucis. Parfois il l’inquiète d’avoir eu tout ce qu’elle voulait sans grands efforts. Badra la paie bien et lui offres beaucoup d’avantages. Elle l’avait dispensée, dès les premiers jours, de toutes les formules de politesse. Elle lui avait demandé de la considérer comme une sœur. Badra ne se met guère à table sans être entourée de Rachida et ses enfants. Elle ne se couche pas le soir sans avoir dans son lit Mourad, le plus jeune des enfants de la bonne. Elle l’aime plus que tous les autres. Elle ne sait pas pourquoi.
Le petit garçon s’était plaint un jour d’avoir deux mamans et même pas un père. Les deux veuves éclatèrent de rire, se fixèrent ; leurs visages tout d’un coup s’assombrirent, un nuage vint ombrer l’éclat de leur gaité. Chacune se vit en l’autre comme dans un miroir, triste et désolée. Chacune se vit tel un nid d’oiseau, s’agrippant à une branche d’un arbre squelettique aux feuillages éphémères, mis à découvert par un automne précoce. Une saison qui ordinairement n’arrive qu’après l’éclosion des œufs et le départ des oisillons.
Les deux femmes se retirèrent, chacune dans sa chambre. Chacune voulait vivre solitairement son orage.
Et Rachida pensa à son mari. Elle se rappela les conseils qu’elle lui donnait et qu’il n’écoutait pas. Elle insistait pour qu’il cesse de fréquenter ceux qui le menaient à la dérive ; mais il prétendait qu’il savait choisir ses amis.
Elle les connaissait, ses amis ; ils étaient tous des fossoyeurs, des voleurs, des agresseurs…le défunt était un honnête homme. Ses prétendus amis avaient besoin de lui comme figure niaise, innocente, pleine d’assurance pour mettre en confiance leurs victimes. Comme a besoin un marchand malin, de grosses légumes pour façonner ses étals. Comme a besoin un séducteur de belles formules pour dire son vil désir.
Rachida a cessé de reprocher à son mari ses imprudents agissements juste avant sa disparition. Car, quelques jours auparavant, il lui ordonna de ne plus se mêler de ses affaires. Il s’était éclaté : « qu’est ce que j’ai tiré de cette vie ? Rien, tu sais pourquoi ? Parce que j’ai été toujours honnête, réglo, l’équivalent de « peureux » chez les gens qui savent vivre. Je n’ai jamais osé m’approcher de l’endroit où les astucieux puisent leurs fortunes. Pour y arriver, on doit emprunter un chemin qui sent l’illicite. Je ne pouvais pas supporter cette odeur ; j’avais peur de vomir tout mon ventre. Honnête et réglo, ton cher mari a passé ses jours à se faire écraser dans les bus, à faire la chaine devant les magasins pour s’approvisionner bon marché, à faire ses huit heures de travail…Comme il était bête, ton cher mari ! Il regrette déjà de n’y avoir pas pensé plus tôt. Comment ton cher mari n’avait-il pas su qu’il pourrait lui aussi toucher au trésor des audacieux sans sentir l’écœurante odeur ? Et pourtant c’était simple ; il suffisait de se boucher le nez…si je n’étais bête je n’aurais pas épuisé toute mon intelligence à résoudre des problèmes d’arithmétique à l’école alors que mes amis se conservaient, comme s’ils devinaient que les leçons théoriques n’allaient servir à rien. Et voilà ! ils avaient raison. Ils n’ont pas bourré leurs cervelles de noms de pays, de superficies, de nombre d’habitants, de noms d’insectes, de grenouilles, de poissons. Ce méli-mélo ne pullulait pas dans leurs têtes les privant de leur sommeil. Ton futur chevalier jouait aux héros. Il levait le bras pour se proclamer après chaque composition champion de la classe. Champion des enfants. Qu’a-t-il maintenant ton champion ? Pourquoi n’ose-t-il même pas lever la tête ? Parce que quand il a grandi, tout en lui s’est refroidi ; il a perdu sa volonté de fer et son obstination de réussir à tout prix. Arrivé à l’endroit du véritable départ, il s’est écarté de la course pour laisser foncer les gens qu’il devançait. Ils ont joué aux papillons nocturnes et se sont précipités sur le feu qui, au lieu de les brûler, les illumina. Ton cher mari jouait le prudent, le sage…le sage ? Non ! Un sage conçoit qu’un vrai martyr meurt en fonçant plutôt qu’en reculant… ».
Rachida savait que son mari n’avait pas complètement raison. Mais il la plaisait de l’entendre user de tout les moyens pour se justifier. Elle entrevoyait cependant une certaine justesse dans ses idées ; elle ne voulait pas le lui reconnaitre ouvertement, elle préférait souvent être d’un avis différent pour distinguer sa personnalité, se dissocier de lui qui, sentant cet éloignement, s’entêtait à utiliser milles moyens afin de s’imposer et se faire approuver. Elle adorait ce jeu. Elle y renonçait quand les choses se gâtaient. Jamais elle ne laissait son mari aller jusqu’au bout de son désespoir.
A suivre…
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir

« Voici ta chambre ! Ici, tu es chez toi ; ton travail est simple : tu t’occupes du ménage et de la cuisine, et de temps en temps tu descends mettre un peu d’ordre au bureau. Tiens ! Prends cet argent pour régler tes dettes et acheter des jouets pour les enfants, je vois qu’ils s’ennuient ».
Quand elle entendit ces phrases, Rachida crut qu’elle rêvait. Elle ferma les yeux puis les rouvrit et retrouva la dame qui venait de la délivrer au même endroit. « C’est donc vrai », faillit-elle s’écrier de joie. Elle prit les billets de la main de sa bienfaitrice et, les larmes aux yeux, articula : « Merci ! Votre geste est venu à point ».
Avant que naisse ce jour que le Destin désigna pour la soustraire à sa misère, Rachida n’avait jamais réellement désespéré. Certes, elle ne s’attendait pas à ce qu’une femme inconnue allait la cueillir d’un champ sec et brûlant où elle arrivait juste à vivoter, pour l’accueillir et la replanter dans une terre fertile, aux coté d’un cœur qui ne respire que générosité et propulse dans un sourire printanier les bourgeons de la bonté. Elle ne s’attendait pas que sa situation changerait subitement. Cependant, elle sentait au fond d’elle que la période difficile qu’elle traversait n’était que passagère. Rachida en était certaine. Et sa certitude l’avait encouragée à affronter toutes les adversités qui se succédèrent après le décès de son mari. Elle travailla dur pour nourrir ses deux enfants. Elle encaissait sans broncher les insultes de ses patrons et leurs injures, parce qu’elle savait que son esclavage n’était pas éternel. Sa souffrance avait atteint l’extrême et tout ce qui pourrait advenir après ne serait que moindre. Même s’il n y avait pas cette consolante lueur d’espoir qui gonflait son cœur d’ardeur, de patience, et lui faisait oublier la souffrance où elle baignait, Rachida n’aurait guère osé manquer de respect à un patron ou une maitresse de maison. Elle ne réagissait pas tout de suite à leurs reproches quoique très irritants et souvent irraisonnés. On l’accusait de négligence pour avoir seulement omis de vider un cendrier ou essuyer une vitre dans un coin oublié. Elle se taisait. Elle ravalait à contre cœur la salive qui s’unissait dans sa bouche, s’efforçait de lui échapper et aller s’éclabousser sur la figure qui l’engueulait. Elle ravalait les mots qu’elle savait soulageant mais ne pouvait pas les prononcer. Elle n’avait pas le choix et devait tout endurer, car un mot déplacé de sa part le matin, risquait de priver ses enfants de diner le soir. Les enfants, insouciants, rappelleraient alors à leur mère son devoir. Ils exigeraient que la nourriture soit prête au moment où se manifeste leur besoin de manger.
Malgré son obéissance et sa docilité, Rachida fut successivement renvoyée par trois employeurs. La femme qui l’engagea dès ses premiers jours de veuvage se plaignit de la présence permanente des ses enfants. Son second patron, un jeune homme sympathique lui expliqua que sa femme la trouvait trop jeune ; il la recommanda alors à un ami de son père, un retraité de l’armée qui avait choisi de finir ses jours en solitaire.
D’abord, le retraité accueillît Rachida avec une grande joie. Une joie qu’il exprimait en reconnaissant que son habitation avait justement besoin d’un souffle juvénile, d’une certaine vivacité. Il avouait qu’il aimait se rappeler les bruits des ustensiles de cuisine manipulés par les mains habiles d’une femme. Ainsi, pensait-il, ralentir l’avancée de la vieillesse qui se creusait, rides haïssables, sur son visage ; sa maison ne ressemblerait plus à une tombe, et il ne serait plus le corps sans âme qu’elle abritait.
Mais ensuite, il la renvoya. Le nouveau maitre avait l’habitude de travailler dans une discipline sans faille à la caserne, de se faire obéir. Trop obéir. La soumission de la jeune femme était imparfaite. D’ailleurs, elle ne semblait pas saisir le sens de son langage devenu au fil des jours plus explicite. Il trouvait qu’il n’avait pas tort de l’accuser de désobéissance et d’incompréhension. Il jugea même qu’elle méritait plus que le renvoi. Car elle osa défaire le monde de rêves que lui avait procuré sa solitude, sans apporter de contre partie. Il vécut alors la douleur profonde d’un jardinier qui voit ses fleurs piétinées par une vache…tarie.
Après qu’elle eut quitté cette maison, Rachida ne pensa qu’à une seule solution pour face aux exigences pressantes de ses enfants : aller s’installer à la sortie d’une mosquée et tendre la main. Mendier. Pourtant, elle avait encore d’autres choix. L’épicier du quartier, quelqu’un qui connaissait bien son mari, lui avait assuré de lui servir tout dont elle aurait besoin. Mais elle eut peur de trop s’endetter puis dépendre de cet homme qui ne semblait nullement bon croyant, car son comportement, et la façon dont il lui proposa son aide trahissaient les pensées malsaines qu’il nourrissait.
D’autres gens étaient venus témoigner à la veuve leur amitié et lui prêter assistance. Elle ne pouvait admettre, cependant, que ceux-là allaient la prendre en charge, elle et ses enfants, pendant longtemps. Elle ne se trompait pas. Elle se retrouva seule. Tout le monde l’avait fuie. Elle ne reprocha rien à personne ; chaque individu a une vie à vivre, et pour ne pas l’affadir, il doit éviter de trop s’inquiéter des ennuis des autres. Qu’il attende ses propres ennuis ! Rachida trouvait cela raisonnable ; chacun doit se débrouiller.
Elle avait tenu tête à la misère. Elle se pointait après les prières à la sortie de la mosquée. Sa main et celles de ses enfants se tendaient, implorantes, s’adressaient au fidèles pour les apitoyer et éveiller leur générosité. Elle se sentait en cet endroit en sécurité ; nul n’osait l’offenser. Les maux terrestres ne se réinstallent ordinairement dans les cœurs des fidèles que longtemps après les prières.
Ce fut un coup de klaxon qui lui annonça la fin de ses jours pénibles. Elle pensa d’abord que ça provenait de la voiture de l’un de ces vieux hommes aux cheveux grisonnants, que la fortune avait rajeunis et emplis d’impudeur. Elle continua alors son chemin sans se retourner. Mais la voiture s’avança, s’arrêta à sa proximité. Rachida constata qu’une femme était au volant :
-- Montez ! l’invita l’inconnue, je vous emmène chez-vous.
-- Merci madame, dit Rachida, nous sommes presque arrivés.
-- Montez ! Je vois que les enfants sont fatigués.
Rachida hésita un moment, puis ouvrit la portière arrière, poussent ses deux garçons à l’intérieur de la voiture puis prit place à coté de sa bienfaitrice.
A suivre…
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir

