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Pseudo: ATTOURA BachirCatégorie: Littérature, poésieDescription:
Poèmes et nouvelles
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Mardi 13 Novembre 2007
 
  Quelques jours passèrent, Badra accusa Saber du vol de son porte-plume. Elle l’attendit à la sortie de l’école et une dispute éclata entre les deux élèves. Elle le gifla violemment et reprit son objet. Elle ne s’attendait pas que les choses seraient d’une telle simplicité. Au moment où le garçon allait prendre le dessus leurs camarades intervinrent et les séparèrent.
   Elle demeura sur le lieu de la dispute entourée de ses amies. Saber s’était déjà éloigné, elle le suivait des yeux un moment ; les dunes de sable semblaient l’engloutir puis le vomir sans cesse, avant qu’il ne disparaisse complètement. Quand elle le perdit de vue, elle se rendit compte que le porte-plume récupéré n’était pas le sien. Un mélange de remords et de pitié naquit en elle et éveilla une envie inconsolable de pleurer pour se libérer de sa faute. Lui échappèrent alors de grosses larmes, abimèrent de leurs chaleurs ses tendres joues ; et de sa langue, elle découvrit pour la première fois de sa vie leur saveur salée. C’était aussi la première fois qu’il lui parut qu’elle pleurait pour une cause véritable.
   Cette dispute donna naissance à leur amitié ; n’arrive-t-il pas que la rose pousse dans le fumier ?
   Mais rien ne dure. Cette loi n’avait pas épargné la joie des deux écoliers. Saber quitta l’école pour aller habiter en ville car son père y a trouvé un emploi. Badra, fragilisé, n’avait pas supporté la douloureuse séparation. Elle n’était pas d’âge à souffrir d’un mal si poignant. Elle sentait qu’on lui soustrayait  un pan de sa vie. Qu’on l’offensait. Elle ne pouvait rien faire pour retenir saber, c’était une affaire d’adultes.
   Enfant, elle a vécu un horrible silence qui empoisonnera longtemps son existence. Enfant, elle a souffert des malaises d’un cœur déserté par quelque félicité au moment même où elle s’apprêtait à goûter à ses délices…
   Tout cela c’est du passé. Un passé dont les débris sont là, dans l’autre salle, sous forme d’une tête fracassée et un cœur froissé. Badra s’apprête à tout amasser et en bâtir un espoir.
   L’ouvrier est étendu, inerte, la tête et le visage bandés ; au pied de son lit, dans une corbeille, gît encore son bleu de travail de rouge tacheté. A coté, Badra assise sur une chaise, attend que son patient se réveille. Elle brûle de redécouvrir Saber. Les autres patients de la salle dorment, à l’exception de quelques uns qui la regardent curieusement… comme s’ils trouvent que son visage a perdu de son autorité et n’exhale plus cet air encourageant. Elle a oublié son devoir de médecin, ses larmes l’avaient ébranlée. Elle avait pleuré à l’idée d’avoir constaté que tous les efforts de ce garçon, toute son intelligence, toute sa gentillesse ne l’ont mené à rien.
   Et cela n’avait pas suffi au Destin. Il a fallu que le frappe aujourd’hui cet horrible malheur pour anéantir sa patience et son courage de braver l’adversité.
   Une infirmière intervient :
   -- Vous êtes encore fatiguée, docteur, allez vous reposer, je m’occuperai de lui.
   -- Où et le docteur Safi ?
   -- Il est parti, il a fait le nécessaire.
   -- Et qu’en a-t-il dit ?
  -- Qu’il faut veiller sur lui et ne pas le déranger
   -- Il n’a pas repris connaissance ?
   -- Si, mais il s’est rendormi peu après.
   -- Bon, débrouille-toi pour le mettre seul dans une chambre et préviens-moi aussitôt qu’il se réveille, ordonne Badra avant de rejoindre son bureau.
   -- D’accord.
   L’ordre de Badra sonnait vide de son habituelle véhémence. Il a failli n’être qu’une supplication.
 
   Vingt-trois heures, Badra n’est pas encore rentré chez-elle. Elle n’a pas de chez-elle, ni n’est cette femme en blanc, cette personnalité dominante et respectée de l’hôpital. Elle a horreur de demeurer éternellement dans la peau de cette prisonnière. Elle préfère le rôle de la vagabonde jeune fille libre de douze ans, qui attend dans la cour la sortie de classe se Saber qui subit en ce moment des épreuves beaucoup plus dures que celles d’autrefois.
   Elle s’est arrangée pour passer légalement la nuit à l’hôpital. Elle avait contacté le médecin qui devait être de permanence et lui avait suggéré de le remplacer ; elle avait mille et une raisons convaincantes. Son collègue s’en était réjoui.
   L’infirmière vient de lui apprendre que le nouveau patient s’est réveillé. Elle n’a pas encore bougé de son siège, malgré qu’elle attendait impatiemment ce moment. Elle avait jugé bon de patienter quelques minutes plutôt que de se précipiter. Elle doit se préparer pour revoir Saber, prendre un air modeste, jouer l’enfant, l’amie.
    Sa masse de chair s’arrache du fond du fauteuil et rejoint, hésitante et craintive, son cœur qui n’avait pas quitté le chevet de son singulier patient.
   Les yeux gonflés et à peines ouverts, l’air égaré, il s’efforce sans doute, comme tous ceux qui reviennent de loin, de récupérer les facultés qui lui permettraient de reconstituer les faits qui l’ont amené à cet endroit.
   Badra s’oublie dans la contemplation de ce visage parsemé de pansements. Il n y a que les creux des joues et la bouche qui ont échappé au massacre. Mais il est quand même là, tout près d’elle, le bel oiseau à l’aile cassée. Il a grandi. Il n’est plus enfant. Il est devenu un homme. Un vrai.
  Elle pose sa main sur le front brûlant du patient. Un doux frisson la parcourt, accélère les battements de son cœur. Elle lui demande :
   -- Tu te sens bien ?
   Il ne répond pas.
   -- Ce n’est pas grave tu vas t’en sortir.
   Il ne répond pas.
   -- Tu ne me reconnais pas ?
   -- . . .
   -- Je suis ton amie.
   -- . . .
   -- Ton amie Badra, nous étions ensemble à l’école.
   Les yeux du blessé s’ouvrent un peu plus qu’auparavant. Il la fixe d’un air interrogateur. Elle s’approche encore de lui, s’assoit sur le bord du lit. Les deux corps se frôlent. Elle lui prend la main et la tient fermement dans les siennes.
   -- C’était amusant, hein ?
   -- . . .
   -- C’est beau d’être enfant ?
   Il hoche la tête comme pour dire : oui.
   -- Tu m’entends donc ?
   Il hoche encore la tête affirmativement.
   -- ça y est ! Tu m’as reconnu maintenant ?
   Il lève la main, et de son index lui fait : non
 
 A suivre…
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir
Dimanche 11 Novembre 2007
    Elle endosse d’un geste mécanique sa blouse blanche. Au travail alors ! Laissons à l’avenir le dernier mot ! Rien ne sert de vivre tous les temps ! En ce moment c’est le présent qui compte !
   Elle se dirige vers «  l’Urgence ». Un homme en bleu de travail est allongé sur le brancard. Badra écarte les infirmières et les deux hommes qui ont accompagné le blessé, et s’avance vers lui. Il saigne de plusieurs plaies à la tête et au visage. Le sang couvre le haut de sa poitrine. Il faut donc faire vite pour stopper l’hémorragie…
   C’est curieux ! Une atroce douleur parcourt tout le corps de Badra. Ses mains tremblent et elle n’est plus capable de les maitriser. Et sachant qu’elle n’est plus en mesure de soigner le malade elle-même, elle ordonne à une infirmière :
   -- Appelle le docteur Safi, demande lui de s’occuper du patient.
   Puis ajoute :
   -- Je ne me sens pas bien, je vais me reposer un peu.
   -- Madame ! intervient le plus costaud des deux hommes qui ont amené le malade.
   -- Oui ? s’inquiète Badra.
   -- Tenez madame, voilà ses papiers, on doit retourner à notre travail.
   -- Remettez-les au poste de police, là-bas, à gauche.
   -- Mais nous sommes pressés madame, et nous savons qu’on va nous retenir au poste de police…
   -- Vous n’avez qu’à dire ce que vous savez et partir.
   -- Nous ne savons pas grand-chose, madame ; nous ne connaissons pas cet homme ; ceux qui étaient présents nous ont expliqué qu’il sortait du hammam et des jeunes gens l’agressèrent puis s’enfuirent. Nous n’avons fait que notre devoir de  bon citoyens, en l’amenant à l’hôpital…
   -- Voici, dit l’autre, le numéro d’immatriculation de notre véhicule, en tendant un bout de papier à Badra.
    Elle ne peut plus continuer à supporter les deux hommes. Il vaut mieux, se dit-elle, en finir :
   -- Donnez-moi tout ça !
   Elle enfouit dans sa poche les papiers sans y jeter le moindre coup d’œil. Somnolente, elle regagne son bureau. Elle s’affale dans le fauteuil et attend que se calme son mal.
   Le malaise de Badra s’est apaisé quelque peu. Le calmant qu’elle avait pris auparavant lui a été d’un grand bien. Elle sent maintenant qu’elle reprend ses forces.
   Sa main se faufile comme instinctivement dans sa poche, retire le petit tas de papiers sales et froissés : une carte d’identité, une fiche de paie, et quelques feuilles noircies d’une écriture illisible. Elle fixe longuement la photo de la carte d’identité. Les yeux de cet homme lui semblent familiers. Il  n y a aucun doute, cette personne ne lui est pas étrangère. La mémoire de Badra peine dans de vaines tentatives de lui venir en aide. Elle lui fait pressentir qu’elle frôle ce qu’elle désire déterrer. Mais à mesure qu’elle axe toute la force de son esprit pour saisir ce que lui miroite hâtivement sa mémoire, tout s’éloigne et s’échappe.
   Elle se lasse de ce jeu, commence déjà à regretter de s’être obstinée à croire qu’elle avait vu auparavant ce visage quelque part. Pouvoir tout abandonner ne lui serait que d’un repos considérable. En est-elle capable ? Son cœur persiste, ne cesse d’insister, et ne semble nullement disposé à abandonner ce qu’elle avait entrepris.
   « Idiote! Je n’ai même pas pensé à lire son nom ; voyons comment s’appelle-t-il ? Saber ! Saber ! O Saber !"
   Elle tente de se lever. Ses pieds ne l’obéissent plus. Elle ne s’est pas complètement remise de son mal. Elle sait que cela passera après un moment de repos. Elle contemple encore la photo. « Oui, c’est lui ». Tout ce qui l’entoure, tout ce qui l’occupe, tout ce qui l’anime, s’efface pour ne laisser place qu’à de lointains souvenirs. Elle se retrouve dans un autre monde : son enfance. Elle revoit Saber le jour où elle l’avait rencontré la première fois.
   Elle avait neuf ans quand elle fit sa connaissance. Elle était à sa troisième année scolaire. Elle a eu la chance – est-ce vraiment une chance-- d’avoir juste l’âge de scolarisation au moment de l’ouverture de la première école du douar.
   Un jour, elle faisait l’inventaire de ses affaires scolaires et constata que son plus beau porte-plume avait disparu. Elle ne se plaignit pas mais jura de retrouver et punir le voleur. Elle n’était pas comme maintenant, peureuse et craintive. Elle ne se souciait pas de ce qui pourrait résulter de telle parole ou tel geste. Enfant, elle se battait, s’imposait. Il lui semble qu’elle avait épuisé son courage et sa hardiesse dans les petites querelles enfantines. C’est peut-être ce qui explique maintenant ses appréhensions et ses faiblesses face aux choses sérieuses…
A suivre...
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir
Samedi 10 Novembre 2007
  
   Quelques mois après leur mariage, Badra commença à bien découvrir Kouider. Elle trouvait qu’il était loin au-dessous des ses espoirs. Il n’avait rien du chevalier de ses rêves. « Mais, se disait-elle, ce n’est que les débuts, ça va certainement venir avec le temps ». Ça avait tardé. « Attendons, se consolait-elle, la naissance d’un enfant, ça va fortifier les liens ». Et l’enfant n’est jamais né, malgré qu’ils s’étaient faits examiner, tous les deux, par les meilleurs spécialistes du pays. Il fallait donc attendre. Attendre le Destin.
   Elle connait bien son mari maintenant. Agissant toujours d’une manière à montrer sa force et son importance Kouider dévoile sa faiblesse. Parfois, elle éprouve même de la pitié pour lui. Elle est certaine qu’il souffrira plus qu’elle, s’il arrive qu’ils se séparent. Et pour lui éviter cette souffrance, elle tente de l’intéresser à sa personne. Elle désire qu’il l’aime de l’amour dont elle rêve. Elle désire explorer l’abîme de son mari. Car, au sein de chaque être humain, s’enfuit au moins un brin de tendresse qui, parfois, cesse de se manifester sous le poids de quelques circonstances et s’endort comme un volcan éteint, avec cette différence que l’un renferme la douce chaleur humaine et l’autre celle du feu brûlant. C’est du fond de kouider qu’elle aime qu’émanent son sourire, son regard, ses paroles…et cela n’a jamais été en réalité. Même les belles phrases qu’il lui répétait les premiers jours, juste après leur rencontre, et qui alléchaient Badra, ne provenaient pas des profondeurs de Kouider. Elles étaient les plaintes d’un véritable cœur déchiré d’un poète du dix-huitième siècle. Elle le sut en feuilletant un beau livre que cachait son mari et dont il tirait les belles paroles. Elle ne fut pas chagrinée, elle souriait en lisant au lieu de pleurer. «  Je suis compréhensive, moi ; je sais que lorsque quelqu’un s’obstine à obtenir quelque chose, il la cherche par tous les moyens. Et Kouider cherchait ma beauté. Il avait alors couru après moi comme un enfant derrière un bel oiseau ; une fois capturé, il le montre à ses amis et proches, puis le case dans une cage.
   C’est du passé. Un passé qui se disait prometteur mais qui n’a pas tenu ses promesses. Aujourd’hui Badra a bien compris qu’être belle n’est pour elle qu’un handicap. Un drôle de handicap. Sa beauté ne s’est jamais avérée comme une qualité supplémentaire à sa personne. Elle est certainement ôtée d’un autre endroit d’elle-même. Un endroit dévasté, déserté, où aurait pris racine et germé cette sorte de charme qu’admire Kouider en Louiza ou Dounia. Sa beauté compense un manque certes non apparent aux autres mais l’intime souffre de cette lacune. Ce fossé béant d’où étaient pris les ingrédients pour lui façonner la belle image. Badra s’était longuement cachée derrière son joli masque, le chargeant ainsi de jouer le rôle qui n’était peut-être pas sien…
   Elle travaillait au champ avec son père quand elle était enfant ; lorsqu’ils creusaient et faisaient un tas de terre humide ; il lui plaisait de contempler les heureux oiseaux qui venaient fouiner afin d’emplir leurs estomacs de tendres vers, ce qu’il leur permettrait ensuite de planer dans les airs sans se soucier durant un bon bout de temps. Cependant elle n’accordait aucune attention particulière aux fossés qu’ils laissaient en creusant, ouverts, comme plaintifs, pièges aux petites bêtes rampantes et non grimpantes qui venaient accidentellement s’y enterrer et endurer la souffrance des profondeurs.
   Badra est médecin. Elle a constaté que les patients aveugles entendent mieux, qu’un sommeil profond résulte d’une longue insomnie ; on pleure tant qu’on rit ; le blanc est blanc tant que le noir est noir. La vie lui semble telle une balance ; quand ça descend d’un coté ça doit remonter de l’autre. Elle ne sait alors vers quel sort est-elle balancée. Un certain doute impitoyablement incliné vers le désespoir, se profile à l’horizon de sa pensée…
   Le téléphone sonne.
   -- allo !
   -- Un cas grave, la prévient l’infirmière.
   -- je viens tout de suite.
 
A suivre…    
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir
Vendredi 09 Novembre 2007
  
    Aucune des voisines n’est frappée par le silence qui hante la maison, par la froideur qui y règne. Toutes ces gens semblent à Badra en déroute. Car les richesses matérielles leur paraissent suffisantes pour bâtir un foyer plein de vie. Ils ignorent l’importance de l’existence d’un enfant au sein du foyer. Un bébé qui accueille tout l’amour d’un élément du couple quand le cœur de l’autre se glace, s’assèche, s’avère non réceptif.
   Il y a autre que le palpable, qui pourrait adoucir la vie et dont le besoin est ressenti surtout par les aisés qui malheureusement n’osent guère le reconnaitre pour garder intacte leur image de supérieurs.
   Les voisines de Badra ne semblent pas avoir d’yeux pour cette Dounia qui l’insulte presque tous les jours :
   -- Tu ne sais pas vivre avec un charmant homme comme Kouider.
   Cette femme ne lui cache pas sa haine. Elle défend Kouider comme pour le remercier pour son aimable sourire au sens débordant dont il la gratifie souvent en passant devant chez-elle.
   Elles n’ont pas fouillé les poches de son mari, retiré les lettres devant être adressées à cette Louiza. Nulle d’entre elles n’a eu la déchirante douleur de se sentir toujours trompée ; se sentir comme une figue mure qu’on tâte mais on cueille une autre à coté. Une autre plus ferme. «  Louiza, mon amour, tu m’as drôlement manquée ces jours. Je ne peux plus résister à te revoir. Attends-moi à l’endroit nous nous sommes quittés la dernière fois. Tu me comprends, toi ! ».
   Elle le comprend…
   Est-il sage d’espérer après tout cela ? Aller au-delà de l’espoir, de l’amour, de la haine ; au-delà de l’extrémité de toute chose, n’est ce pas risquer de ne tomber que sur l’opposé de ce qu’on désire ardemment ?
   Elle aurait préféré, si elle avait le choix, ce sourire que savoure avec un fou plaisir cette Dounia, ces belles phrases écrites de tout cœur à cette Louiza, à tous ces biens qu’on se hâte à nommer « richesses » et qui excitent tant la jalousie de l’entourage.
   -- Tu ne manques de rien !
   Les gens s’obstinent à porter des jugements hasardeux sans faire le moindre effort pour bien connaitre les dessous…
   Nul n’a jamais manqué de rien dans la vie. Et qui s’est senti comblé un jour, qui s’est cru parfait, ne l’a jamais été en réalité. Ce n’était que le profil manifeste de son incapacité de ressentir et exprimer quelque besoin. Un besoin ignoré. Le besoin d’être parfait.
   Badra, quoiqu’elle pense qu’elle remplit bien son devoir d’épouse, reste cependant douteuse.  «N’est-il pas un peu de ma faute que mon mari me délaisse ? Suis-je incapable de retenir et garder à moi seul Kouider ? Ai-je l’irréparable handicap de ne pouvoir emplir d’amour le cœur d’aucun autre homme ? Et pourtant… ».
   Et pourtant, elle est belle, très belle même. Elle le sait bien mais ne le vit pas. Elle l’entend tous les jours de la bouche des autres. Il ne lui est pas nécessaire de porter des robes transparentes ou exagérément ouvertes pour qu’apparaisse la sveltesse de son corps, ni de passer des heures devant son miroir avant de sortir. Elle n’a jamais essayé d’être autre qu’elle-même.
   Autrefois, à l’université, les étudiants lui balançaient quand elle passait : « Quelle chevelure ! Quels yeux couleur de miel ! Quel… ! ». Leurs propos se heurtaient à son indifférence, elle sentait qu’ils sonnaient faux et n’émanaient pas des profondeurs. Mais un jour, une voix la surprit, toucha à l’autorité qu’elle avait sur elle-même et lui ôta son habitude d’oublier, de s’empêcher de penser aux dires d’autrui. Elle rumina toute la nuit ce qu’avait dit l’homme qui n’était pas étudiant mais qui venait de temps à autre…rôder aux alentours de l’université. Il lui avait chuchoté d’une voix différente. D’une voix toute autre, d’une voix moins gosse : «  Sais-tu ce qui fait ton beauté et ton charme ? C’est surtout ton expression indescriptible qui a pris naissance on ne sait où, et que seuls les cœurs sages sauront découvrir ».
   Elle avait failli fléchir du premier coup, s’abandonner à cet homme dont l’image et l’allure miroitent un faste avenir. Mais elle se heurta à son inévitable raison bien élevée au sein d’un environnement sans pardon qui , véhément, semblait la mettre en garde: « Cela va contre la coutume et la bonne conduite. Cela bafoue l’honneur de la famille. Et cela altère et salit les bonnes réputations… » et cela écœurait Badra.
   Obéissante, elle se tailla alors un cœur de pierre et verrouilla toutes les issues qui mènent à sa faiblesse, en attendant qu’elle commence dans les règles sa vie d’adulte.
   Cependant, l’attente de Badra ne fut pas paisible, la perturba l’entêtement de ce bel homme qui savait si bien parler. Il venait tous les jours l’attendre à la sortie de l’université, et l’invitait à faire un tour ensemble en voiture. Il insistait comme s’il savait qu’elle n’allait pas tenir longtemps et finirait en fin de compte par accepter sa proposition. Comme s’il ressentait qu’elle craquelait…
   Et les choses se passèrent comme les prévoyait Kouider. 
    A suivre...
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir
Vendredi 09 Novembre 2007
    
    Badra sort ses affaires du tiroir, dépose chaque objet à sa place habituelle, prend le téléphone et demande à l’infirmière si tout va bien ; s’il n ya pas de cas grave qui nécessite son intervention avant l’heure de sa tournée rituelle.
   C’est ainsi qu’elle commence toujours sa journée. Le moment de sa tournée venu, elle passe d’un lit à un autre, examine chaque patient, interrogeant l’un, posant sa main sur le front de l’autre…Cela la passionne. Il lui semble qu’elle est plus utile, et l’encouragent les yeux pleins de confiance de ces hommes et femmes contraint par le destin à rester cloués à leurs lits. Cela la passionne mais pas au point de se permettre de se comparer à une abeille se déplaçant d’une fleur à une autre, butinant le nectar. Elle est plutôt la fleur qui se complait à en donner.
   La monotonie de sa vie quotidienne a été quelque peu bousculée ce matin. Un autobus avait failli l’écraser à l’entrée de l’hôpital. Le conducteur, hors de lui, n’avait pas hésité à lui cracher à la figure ; l’idée de se retrouver en prison à cause d’une femme qui est venue se jeter devant son véhicule, lui avait fait certainement perdre la raison.
   Les excuses de Badra se heurtèrent à une interminable série d’insultes. La colère du chauffeur put même l’empêcher de faire montre de ce sourire que les hommes se plaisent à esquisser quand ils causent aux femmes. Ni la beauté de Badra ni son allure ne réussissent à mettre ce mâle à genoux, alors qu’ils avaient fait plier, combien de fois, tant d’autres.
   L’incident avait pris fin après la disparition de l’autobus au coin de la rue. Heureusement qu’elle en était sortie indemne.
   Indemne, aussi s’était-elle tirée d’une querelle matinale avec son mari ; un accrochage qui avait duré plus d’une demi-heure, et s’était soldé, encore heureusement, par un dos-à-dos.
   -- Que veux tu que je te fasse ? Que je te dresse un paradis ? s’était écrié Kouider, l’air sûr de sortir vainqueur.
   Puis, il avait enchainé, calmement cette fois, comme pour supplier Badra de reconnaitre son tort :
   -- Je ne vois pas ce qui te tracasse ; tu es la femme d’un homme d’affaires qui t’aime et n’a jamais douté de ta fidélité. Je n’ai à aucun moment cessé de vanter tes qualités à mes amis…Et en plus de tout cela, tu es médecin ; tu as plus de ce qui est vraiment nécessaire pour une femme ; tu ne manques de rien.
   Enfin, il avait ajouté en simulant un visage désolé :
   -- Je n’arrive pas à te comprendre, Badra ! Que veux-tu au juste ?
   Elle sortit en claquant la porte. Elle ne pouvait pas entendre plus. Kouider n’allait pas aborder l’essentiel. Il n’arrivera jamais à la comprendre ; ne l’avait-il pas reconnu ? Elle était abattue, et ne sachant que répondre ne put que s’enfuir. Le courage de tout dire, tout étaler devant son mari, l’avait quittée. Elle n’osa pas cracher ce qui la faisait bouillir, l’en avait empêchée ce reste de respect qui la lie à Kouider, et qui pourrait contenir le germe d’un espoir.
   Ses voisines jugent toujours qu’elle a tort de se plaindre. Le moindre reproche à son mari leur parait comme un geste indigne de la femme d’un homme aussi respectable. Elles arrivent à de pareilles déductions en estimant faussement les faveurs dont jouit Badra et les avantages dont elle profite, et que cite rituellement Kouider. Sa conduite incomprise ne résulte, à leurs yeux, que du vouloir de Badra de s’affirmer femme instruite donc libre, et de là, prétendre à une autorité sur son mari. Quelle déroute ! Combien se trompent-elles, ces femmes !
   Ces femmes qui, trouvant parfois l’occasion de rendre visite à Badra n’ont nullement l’attention attirée par le véritable besoin qu’elle ressent. Elles s’attardent à contempler les tableaux qui embellissent les murs ; elles ne cessent de caresser d’une main jalouse les meubles que renouvelle à chaque fois Kouider. «  Et tout ce luxe vient de là-bas, d’Outre-mer ! » se plaisent-elle à répéter. Elles n’oublient pas, en quittant la maison, de passer au garage saluer la « bête », c’est ainsi qu’elles appellent la grosse cylindrée, une voiture symbole de la richesse et du bonheur. Enfin, quand ses voisines s’apprêtent à partir, la jeune fille qui se prénomme Lynda, s’arrange toujours pour rester la dernière et poser sa question habituelle :
   -- n’avez-vous pas besoin d’une bonne ? D’une esclave ?
   Lynda est d’une taille assez mince. Elle marche vite, parle vite et mange vite. Elle aime se distinguer, et par sa hardiesse désire sans doute compenser son manque en chair ; la beauté, elle en a une pincée. Elle rêve certainement d’un chevalier comme Kouider. La pauvre !
   Aucune des voisines ne constate qu’il manque quelque chose dans la maison. Quelque chose plus chère que tout ce qui la meuble : Un berceau. Un berceau qui répand les pleurs et rires de l’enfant, musique qui éveille la mère au milieu de la nuit et l’invite à servir généreusement, chants et caresses, son amour et sa tendresse.
   A suivre…
publié par ATTOURA Bachir dans: attourabachir
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