Mercredi 07 Novembre 2007
A la fin de l’été, j’ai décidé de faire une tournée dans le Sahara. Il a suffi de dépasser les endroits où se dressaient les derniers poteaux électriques, de sortir de la route bitumée, et tu es nulle part. Tu peux te permettre de penser que tu te trouves sur une autre planète. Le silence est tellement silence qu’il te fait douter de ta propre existence.
Je n’entends ni les vrombissements des voitures, ni les voix des gens ; ni ne vois des habitations. Rien ne vient embrumer l’horizon. Et tu commences à méditer sur toi-même, à te reconnaitre. Tu te surprends nu, hors du moule que la société t’avait confectionné. Tu regardes autour de toi, rien ne vient te sauver de ton face-face. Le vide t’entoure. Un vide qui semble simplifier ta relation avec Dieu, anéantir toutes les embuches qui jonchaient la voie qui mène à ta propre personne.
Je contemple les dunes de sable qui parfois s’ondulent, et parfois se dressent ça et là en pyramides. Des herbes distants, pales mais qui semblent solides, ayant certainement accumulé des vivres d’eau pour résister, affrontent la chaleur torride. Et tu sens l’arrivée à petits pas du vent, tu le vois commencer à changer la coiffure des dunes dorées en faisant danser les herbes.
Je marche sans prétendre aller loin dans cette infinie étendue. Tu lèves les yeux et le ciel ne te semble pas assez haut. Il te vient à l’idée que toute cette vacuité n’appartient à personne et que tu la possèdes en ce moment.
J’ai regagné maintenant mon chez-moi. Je me suis recollé à mon endroit habituel du puzzle auquel j’appartiens. Parfois, le souvenir du Sahara te revient, te prends l’envie de créer en toi un désert intérieur mais il est toujours altéré par des brouhahas continus. Et quand tu choisis la nuit pour t y soustraire, c’est ton compagnon de lit qui te dérange de ses coudes en se retournant…
Après une année de jours qui se ressemblent il est toujours difficile d’en entamer une autre sans observer une interruption avant de recommencer le cycle. Cette période d’interruption communément appelée « vacances » nous permet de sortir quelque peu de la routine. Les écoliers quittent les classes, les employés leurs lieux de travail, les industriels leurs postes de dirigeants, les commerçants leurs boutiques. Les plus chanceux de tous ceux là se permettent même de quitter leurs quartiers, leurs villes, voire leurs pays. Les gens sans occupation qui semblent être en vacances toute l’année trouvent leur repos en travaillant quelques jours souvent pour remplacer les partants jusqu’à leur retour.
Je ne me rappelle pas avoir pris de ma vie des vacances telles qu’elles sont conçues dans l’esprit de mon entourage. Mais je ne m’en plains pas car j’ai eu toujours ma façon de tricher. Je prends presque chaque jour quelques heures de vacances. Pourquoi attendre toute une année ? Cette manière m’a toujours permis de me promener aux crépuscules des journées courtes de l’hiver, de contempler les champs colorés par les fleurs enfantées par le printemps, de déserter en été les plages et aller rencontrer la mer ailleurs, de me laisser caresser par le vent d’automne qui dénude petit à petit et timidement comme un amoureux platonique les arbres de leurs feuilles.
A chaque jour qui passe j’aime arracher un morceau, y graver un moment de plaisir, le recoller à sa souche et le laisser repartir…

Si seulement tante Zohra m’accepte comme bru, ne cesse d’espérer Hasnia durant les jours qui suivirent. Elle n’y croyait pas : sa sœur ainée s’était enfuie il y a quelques années avec une personne qu’elle aimait. Le temps n’est pas encore arrivé à effacer le déshonneur de la famille. Toute la famille. Miloud entendit un jour sa mère et sa sœur discuter au sujet de la famille de Hasnia. Comme si elles avaient eu vent de ses intentions. Leurs mots résonnaient comme le bruit d’une massue détruisant son rêve.
Il ne rêve pas de vivre comme tous les gens, il le sait, sa maladie l’empêcherait. Il veut seulement avoir un enfant ; ses moyens organiques d’en faire ne font que s’affaiblir et ses chances que s’amincir. Les consultations et les traitements médicaux n’ont donné aucun résultat. La substance qui véhicule la vie de l’homme à la femme est complètement absente au moment où elle doit se manifester, aucune goutte d’espoir ne s’éjecte de lui…Son désir naturel de se perpétuer à travers sa progéniture ne serait pas assouvi, et il risque de mourir…définitivement. Il a fait part de ses craintes presque certaines à Hasnia. Elle dit l’accepter tel qu’il est, comme si elle désire seulement changer de vie, n’importe comment, comme si elle croit qu’elle se trouve tout au fond et tout ce qui adviendra ne sera que meilleur. La volonté de Dieu est au dessus de tout, pense-t-elle, et elle n’a rien fait de mal pour qu’il la prive d’avoir des enfants. Miloud voit donc en elle la seule femme qui pourra l’assister, elle est de plus en plus proche de lui. Ils se contactent tous les soirs par téléphone. L’absence n’est plus supportable. Parfois ils se fâchent et leurs fiertés les empêchent de se réconcilier, mais tous les murs s’effondrent devant leur ardent désir de revenir l’un à l’autre. Cependant rien ne semble faire fléchir l’avis de la mère de Miloud qui ne cherche qu’à vivre un bout de vie qu'il avait entamé en aménageant sa chambre…il y passe ses nuit à visualiser des cassettes de danses et de chants qu’il apprécie tant pour garder ce qui reste de vie en lui, et se fertiliser pour que repousse les germes endormis en lui depuis des saisons.
Demain c’est le souk du vendredi, il se lèvera à l’aube comme d’habitude. Il fera la prière à haute voix comme pour punir ses frères paresseux. Il boira son café sans se soucier de la quantité du sucre qu’elle contient, comme pour braver son diabète ; se piquera en y mettant la dose d’insuline qu’il faut pour ramener à l’ordre sa maladie. Il courra à l’aurore après les coqs, les poules, les canards et les autres petites bêtes destinés à la vente. Il fera tout pour que tout le monde se réveille, s’énerve, sache qu’il s’est élevé de bon matin et qu’il se prépare pour aller au souk. Les lapins de Hasnia se tairont, se feront docilement prendre par les oreilles pour être mis dans les caisses, sachant certainement qu’elles sont entre de tendres mains. Les poules lanceront comme à l’accoutumé des cris stridents produits par leur ignorance d’avoir des ailes sans pouvoir voler....
Nb: cette histoire réelle est en cours, je ne manquerai pas de vous faire part s'il y a du nouveau.
Vendredi 02 Novembre 2007

Au Souk du lundi, il achète et revend sur place, car c’est un petit marché qui se disperse tôt et qui ne nécessite pas autant de préparation que celui du vendredi. Au cours de la semaine il parcourt les douars, s’informe des gens qui ont des petites bêtes à vendre…Ses fournisseurs habituels lui épargnent le déplacement en l’appelant sur son portable. Il consacre le jeudi, dernier jour avant l’important souk du vendredi, à Hasnia. Au fil des temps, il a pris goût à cette rencontre, il ne marchande plus avec elle, lui le négociateur tenace, l’implacable. Elle l’avait adouci avec sa confiance en lui. Elle ne lui vend plus mais le charge plutôt d’écouler ses lapins élevés par elle-même ou collectés aux environs, et gérer ses petites affaires moyennant un intérêt commun. Elle le chargea de lui acheter un « Grellou », un appareil téléphonique portable dont la noirceur ordinairement symbole d’obscurité et de malheur ne lui procure que joie et bonheur. Hasnia le dissimule dans sa poitrine craignant que ses frères se doutent de son existence, au douar le portable n’étant pas encore autorisé pour toutes les filles. Elle le met toujours en mode vibreur et se plait quand Miloud l’appelle, le chatouillement produit parcourt tout son corps, tout son être. Elle a grossi ces derniers mois, elle se sent plus forte malgré qu’elle vit misérablement. Elle ne se doute certainement pas qu’à l’âge du printemps Dieu nous fait un cadeau de lui, défiant les règles de l’alimentation. Les rondeurs, les duvets et les barbiches nous sont gratuitement offerts.
Les eucalyptus centenaires qui bordent la maison de Hasnia depuis une éternité et qui ont vu défiler ses aïeux attendent le jeudi, jour où Miloud vient prendre les lapins. Les eucalyptus abritent de leurs ombres la rencontre du jeune couple. Les oiseaux y sont perchés pour y apporter leur chant. Une mélodie naturelle. Même des corbeaux rodent sur les proches collines comme pour semer la crainte qui fait ressentir l’interdit mais encourage à le braver. Miloud n’est jamais aussi tendre qu’en ce moment…il ne connaissait que les femelles. Mais quand Hasnia, après tant de gestes, de regards, de sourires révélateurs, vint un jour se réfugier en lui, fuyant sa solitude et sa misère, piétinant les tabous sans aucun remords, il changea. Il se sentit plus homme en l’enveloppant dans ses bras. Plus responsable. Il s’en veut d’avoir ressenti des larmes jaillir de son abîme, lui qui ne pleure plus depuis longtemps. Il craignit un moment qu’elle y voit un signe de faiblesse. Il fut sauvé, ses larmes se mêlèrent à celles de Hasnia plus abondantes, s’y perdirent. Les lapins, oubliant leur cage et nullement objet de marchandage, les contemplaient…Le soleil écourtant le jour alla se coucher plutôt que d’ordinaire comme pour faire l’obscurité autour d’eux leur épargnant les yeux des curieux, puis revenir discrètement les illuminer de l’intérieur et emplir leurs cœurs de chaleur.
A suivre...
Vendredi 02 Novembre 2007

Hasnia ne sait rien de ce qui se passe au-delà où se courbe et tombe le ciel. Au-delà de l’horizon le monde n’existe pas pour elle. Pas un vrai monde là bas, pas un monde sérieux. Aucune différence entre ce qu’il lui en parvient et le pays des djinns. Mais à l’intérieur de son territoire elle connait presque tout, les noms de tous les oiseaux qui y vivent, leurs cris, ceux qui préfèrent faire leurs nids sur les arbres, ceux qui préfèrent le sol ; ceux qui tombent vite dans les pièges, les méfiants. Elle déchiffre le langage des autres bêtes, elle comprend s’ils ont faim ou soif…elle se rappelle des traces profondes des haches sur les troncs d’arbres des alentours, elle devine où se trouve un ver de terre et le déterre aisément pour s’en servir d’appât dans ses pièges.
Et des humains, hormis ses parents et les voisins, elle n’en connait presque rien. Elle a vécu dans la misère depuis sa naissance, elle ne s’en rendait pas vraiment compte parce qu’elle n’a jamais connu la richesse, sa peine aurait été plus dure. Elle ne pouvait pas bien faire la différence. Mais parfois la misère sait se faire ressentir sans avoir besoin d’un sens opposé pour bien la définir.
Elle parle à ses lapins comme s’ils l’entendaient : achète le mâle et la femelle avec des économies accumulées au fil des mois voire des années, les marie, les assiste au moment des naissances et regardent les petits grandir…puis les vend. Avant les voisins les achetaient à un prix bas, elle sentait qu’ils ne compensaient pas sa labeur. Elle n’avait pas cependant d’autres choix. Depuis un peu plus de trois ans elle ne vend ses lapins qu’à Miloud. Il habite dans un autre douar, du coté face de l’horizon. Le hasard le guida un jour vers elle. Elle n’avait que quinze ans. Elle gardait les moutons, elle le voyait venir de loin, de l’endroit où surgit tous les jours le soleil. Il lui demandait avec un air indifférent s’il n’y avait pas des gens qui vendent des poules, des canards ou d’autres bêtes. Elle courut lui apporter ses lapins.
Miloud, au bord de la trentaine, démuni par un diabète qui l’atteignit enfant, ne sachant que faire achète et revend les poules les lapins et tout ce qui lui semble rapportant dans les souks hebdomadaires. Avant il travaillait comme ouvrier pendant les vendanges, manœuvre avec les maçons. Mais il se blessait parfois, sa maladie compliquait une simple égratignure, sa mère le força alors à rester à la maison en partageant avec lui ce qui reste de la pension de retraite du père décédé il y a dix ans. Zohra n’arrive pas à se disculper de sa responsabilité dans la maladie de son fils. Elle se reproche toujours de n’avoir pu convaincre son mari d’emmener l’enfant avec eux à une cérémonie de mariage d’un parent : il courrait derrière la voiture jusqu’à ce qu’il s’évanouit et ne reprit connaissance qu’à l’hôpital. Sa maladie se déclara…ou naquit.