Dimanche 25 Novembre 2007

Après le dîner, Saber rentra chez lui, ne pouvant chasser de son esprit l’image de Badra, surtout dans l’obscurité ; car la clarté l’empêche toujours d’y apporter un peu de son imagination et parfaire les beaux tableaux. Durant tout le dîner il n’avait pensé qu’à elle. Il s’était même arrêté de manger un bon moment. Cela n’aurait pas attiré l’attention s’il n’avait pas tenu, immobile et pendant un temps exagérément long, la fourchette garnie de nourriture, suspendue entre l’assiette et la bouche. Il fixait quelque chose qui se déroulait en lui. Ses yeux ne regardaient nulle part. Il ne s’en servait pas. Il se servait de la faculté qui lui permet de voir quand il rêve. L’image de la maitresse de maison venait de réapparaitre. La patronne montait l’escalier devant lui d’une allure au rythme régulier que lui dicte on-ne- sait quel désir…Des éclats de rire ! Les enfants de Rachida n’avaient pu tenir longtemps. Rien ne leur expliquait ce qui obligeait Saber à se figer dans une position aussi drôle : tenir la fourchette pleine et sombrer. Tout le monde se mit alors à rire. Même lui. Rachida répétait : « ça arrive ! ça arrive !», en lançant des regards furtifs et menaçants à ses garçons. Enfin Badra apaisa la situation : « ça ne fait rien, Saber n’est pas un étranger, c’est un membre de la famille ».
A sa sortie elle l’accompagna jusqu’au dehors. Quand elle s’approchait de lui, il semblait sentir son haleine lui chatouiller le cou.
-- Bonne nuit, Madame !
-- Attendez, je vais vous emmener en voiture.
-- Non, merci ; j’aime marcher la nuit.
Il descendit l’escalier sans se retourner. Il était certain qu’elle était encore là, à le regarder partir. Il accéléra un peu l’allure, il avait hâte de se retrouver seul pour bien ruminer ce qu’il venait de vivre.
Après avoir accompli la cinquième et dernière prière de la journée, il se versa une tasse de café et alla s’asseoir comme à l’accoutumé sur le bord de son lit. Le bout d’un objet ressortait de la poche de sa veste qui était accrochée à la poignée de la fenêtre. « Qu’est ce que c’est ? », se demanda-t-il. Puis il réalisa que c’était un paquet de cigarettes que Lounis, le garçon de café, lui avait apporté d’Europe. Le serveur avait eu la chance d’aller voir comment sont, comment vivent les gens de l’autre rive de la mer. « Il a plus de connaissances que moi ; il a vu l’Europe, lui. Il l’a vue telle qu’elle est ; il s’est promené dans ses villes ; il a côtoyé ses habitants, observé leurs comportements. Quant à moi, j’ai tout cela faussement conçu dans mon esprit. Si j’ai l’occasion de m’y rendre là-bas, je m’amuserai à comparer ce que j’imaginai à la réalité… ».
Saber alla décrocher la veste, revint s’asseoir, étala le vêtement sur ses genoux et en tira le paquet de cigarettes. « Pourquoi Lounis a-t-il choisi pour moi un paquet de cigarettes ? Pourtant, il sait bien que je ne fume pas ». Quand il posa la question au serveur, il lui répondit : « Saber, tu ne vas pas rester toute vie enfant ! Tu ne fumes pas ; tu ne bois pas… ; tu ne…tu ne…Pourquoi es-tu né alors ? ». Saber voulut répondre, lui faire comprendre que ce n’est pas de cette façon qu’on devient un vrai homme, mais se retint. Il sut qu’il n’allait pas convaincre Lounis. Le serveur n’est pas maniable. « Et qui sait ? Il a peut-être raison si on voit les choses d’une autre façon…Commençons par prendre une cigarette », se dit Saber en cherchant le briquet.
Il passa cette nuit à penser à Badra, aux femmes, au mariage…il éprouva le lendemain un étrange besoin. Le besoin de partager sa liberté et lâcher quelque peu les rênes à cette bête têtue qu’il croyait être.
Rachida fut une seconde fois envoyée de nuit par la patronne chez Saber. La visite fut plus courte et n’entraina pas le déplacement de l’employé à son bureau. C’était une simple histoire de clé ; Badra avait besoin de la clé du bureau, elle avait égaré le double.
Quand la femme de ménage fut repartie, Saber se demanda pourquoi la patronne s’intéressait tant à la paperasse. Le plus étonnant est qu’elle ne voulait plus, juste après la mort de Kouider, continuer à gérer ses affaires. Puis elle revint sur sa décision. Elle renonça à l’idée de tout laisser tomber. Avait-elle pensé au sort des ouvriers ? Trouvait-elle dans le fait de tout tenir en main une manière de vanter ses capacités ?
Saber ne put tenir la bride à ses instincts quand Rachida vint pour la troisième fois chez lui. La nuit. Ce n’est qu’après avoir commis son péché qu’il se rendit compte que le Tout-Puissant l’observait. Le remords l’empêcha de dormir, il resta alors étendu sur son lit jusqu’à l’appel à la prière de l’aube. Il se leva, se lava tout le corps pour se purifier des impuretés de son acte. Il s’adressa à Dieu dans une prière timide, entachée d’hypocrisie. En récitant ses versets, il sentit qu’il n’était pas écouté. Il eut alors les larmes aux yeux. Les larmes de quelqu’un qu’on pourchassait, qui courait se réfugier chez son protecteur habituel mais trouva la porte close…Sa prière terminée, il fut attiré par la lune qui traversait le ciel. Elle commençait à pâlir craignant le lever du soleil. Il décida ce jour de se marier pour échapper à l’emprise de Satan.
Aujourd’hui, plus de quatre mois après l’incident, il trouve qu’il avait pris une décision très sage en optant pour le mariage. Car il est certain maintenant qu’il lui est possible de récidiver s’il ne se marie pas : Le souvenir de la nuit inoubliable s’est complètement vidé de ses remords étouffants et n’a gardé que le plus doux de tout ce qui se passa. Le souvenir s’est même embelli ; il porte un mince voile transparent, brodé de mille et une beautés, qui laisse entrevoir l’obstination de son porteur de se faire revivre encore un jour. Un jour qui n’arrivera pas avant que Saber ne réalise son rêve. Un rêve, une fois entamé, affadira l’attrait du persistant souvenir. Un rêve dont il compte palper les fruits aujourd’hui. Aujourd’hui, dans quelques heures seulement…
Aujourd’hui, dans quelques heures seulement, il ira demander à Badra si elle l’accepte comme mari. Elle va…Non. Elle ne va pas refuser. Elle avait tout fait pour l’encourager à penser qu’elle l’aimait. Qu’elle l’aime. Ne lui avait-elle pas écrit, du vivant de son mari, le suppliant de redevenir tous les deux de bons amis comme au temps de leur enfance ? Ne lui avait-elle pas dit qu’il était … ?
Mais il ne l’avait pas comprise. Il avait répondu à coté. Il lui avait parlé d’autre chose, de la façon dont il voit comment ce monde est conçu, etc. Badra s’était alors éteinte. Comme une lampe qui réclame du pétrole et qu’on remplit d’eau.
Saber a détourné toute un fleuve pour arroser une fleur qui n’avait besoin que de la visite temporaire d’un ruisselet. Il l’avait ainsi étranglée. Mais Badra ne garda pas rancune. Elle l’avait compris. Elle a su que son ami d’antan était encore enfant malgré son âge. Elle eut peur qu’il s’égare et choisit alors de l’apprivoiser. « Non, elle ne va pas refuser », ne cesse de répéter Saber.
A suivre …
à un moment doné, en lisant combien saber regrettait ce qu'il avait fait à rachida en implorant de dieu le pardon, je m'attendais à cequ'il répare cette erreur en demandant la victime en mariage
mais qu'attend rachida pour tout lui dire surtout qu'àprés 4 mois, tout devient limpide pour le commun des mortels