C’est la première fois que je t’écris. Je ne considère pas que les poèmes que j’ai t’envoyés comme des messages. Ces textes étaient écrits avant que je ne fasse ta « connaissance », et ne peuvent donc contenir les effets de ton admirable personne. Je me reproche sévèrement de te les avoir transmis sans une introduction, ni conclusion, sans quelques phrases qui te sont personnellement destinées. C’est impoli de ma part, et je suis certain que tu as éprouvé le sentiment de la chose inachevée. J’ai cependant aussi la certitude que tu sais pardonner.
Il est minuit. C’est à partir de ce moment là qu’il m’est permis de pousser la porte de mon jardin imaginaire et y pénétrer. Et c’est d’ici, de cet endroit où tout est magique que je préfère m’adresser à une personne aussi aimable que toi. J’y vois une nouvelle plante pousser, belle comme une Offrande de Dieu. J’en prendrai soin…Je ne peux continuer sans te remercier pour le temps que tu m’accordes sur le « chat ». Je crois que nous avons tant besoin d’échanger nos idées et nos avis sur différents sujets. Et j’aime ta façon de voir les choses. Tu es si sûre de toi. Catégorique. La société où tu vis y est certainement pour quelque chose. On peut planifier, calculer. Le risque de se tromper reste dans des proportions raisonnables. Et s’il te semble que mes idées sont un peu confuses ou incomprises sache que je suis le produit d’une société que tu as connue et dont tu as souffert peut être de son incompréhension et son intolérance. Je vis en solitaire…
Personne ne comprendra mes idées ou mes sentiments. La vie est dans l’esprit des gens tout autre. Ils se battent pour nourrir leurs corps. Vas-y leur dire que tu as publié un roman. La question du plus instruit est : Combien on t’a donné? Tu n’as qu’à te taire. Il y a longtemps que je me suis tu. Et sais-tu pourquoi je te raconte cela ? C’est pour te dire qu’il ne faut pas attendre de moi grande chose sur le plan intellectuel. Je ne suis pas très instruit. Avec l’arrivée du Net un espoir renaît en moi. Cela m’a permis déjà de m’entretenir avec beaucoup de gens, et c’est très important. J’ai appris des choses bonnes, d’autres mauvaises…Et la vie est ainsi, le bien et le mal s’y combinent. L’essentiel est la communication. Et tu fais partie du bon, du beau du Net. Tournons la page ! Ne trouves-tu pas que ça commence à nous lasser ?
Tu as remarqué que j’ai écrit beaucoup de poèmes d’amour. Je ne te cache rien, j’ai commencé à écrire suite à une histoire d’amour que j’ai vécue il y a plus d’une dizaine d’années. C’était un amour impossible, sans issue ; j’étais marié et elle était fiancée. J’étais très timide, je ne pouvais pas concurrencer mes collègues au travail qui étaient osés et vite arrivaient à faire des propositions aux filles. Et comme pour montrer ma force et simuler ma timidité, je m’attaquais inconsciemment aux filles dites difficiles avec lesquelles mes collègues ne pourraient avoir aucune chance. J’entamais un travail de fourmis, souterrain. Je ne mettais personne au courant de mes intentions. C’est ma vie privée, un tiers de mon existence, les deux autres tiers sont composés dans mon esprit de ma vie professionnelle et ma vie familiale. J’évite toujours que mes « trois vies » se mélangent, s’entremêlent. Il faut qu’elles aillent en parallèle. Cela me permet, en cas où surgissent des problèmes dans l’une, d’aller me réfugier dans l’autre, prendre un souffle. Le mal ne doit pas les contaminer toutes. Sinon je ne saurais où aller…Tu vois comme je m’égare ? Revenons ! Je choisissais donc le sentier le plus difficile qui mène au but le plus loin. Et tout cela pour neutraliser les concurrents et prendre tout mon temps à chercher les moyens pour me faire admirer. Pour séduire.
Elle était blanche, pas très belle, très instruite, respectueuse et rien sur son visage ne montrait sa vie affective, sentimentale. Elle n’avait pas cette grâce féminine. Elle s’imposait là où il le faut mais se retirait discrètement quand elle se sent devenir dans le sujet de discussion une simple femelle.
C’était une énigme. Et c’est à cette énigme que j’attaquai. Et sans armes. Je commençai à lui rendre visite dans son bureau presque tous les jours. Les premiers temps, je cherchais toujours une raison pour m’y rendre ; mais quand je constatai que le ciment prenait, je n’eus pas besoin de justifier mes visites. A la sortie du travail nous prenions le même bus, quand il y avait la bousculade il arrivait que nos mains ou une partie de nos corps se touchent. Le choc (car c’était un choc) me montait droit au cœur. Et comme une batterie rechargée ça me tenait un bon bout de temps. J’ai commencé à l’aimer sincèrement surtout pour son éducation et sa chasteté.
Je repoussais brutalement l’idée d’avoir avec elle une relation physique. Il me semblait qu’une telle relation altèrerait mon amour que je sentais noble, et le rendrait ordinaire. Qu’est ce que je voulais au juste? Je ne sais pas. Elle avait une grande passion : lire la poésie. Quand elle me parlait de Baudelaire ( que je n’avais pas encore lu) elle était comme ivre de lui. Je me disais au fond de moi-même que si Baudelaire était vivant elle l’aurait certainement aimé. Une jalousie naquit en moi. Je commençais alors à lui écrire des petits poèmes. J’y exprimais mon amour pour elle mais d’une façon voilée voire hermétique. Je ne savais pas ce qu’elle pensait de mes écrits. Un jour elle me prêta « Spleen de Paris », un recueil de poèmes en prose de Baudelaire. Peut-être c’était une façon de me dire : « Tu es encore trop loin ». Non ! Elle voulait certainement m’intéresser à sa passion. J’ai lu le livre.
Un autre amour se déclara en moi, celui de la littérature, la poésie. Un précieux outil … Je me surprenais en train de parler à haute voix à Baudelaire : « Oui, c’est ça… » lui disais-je quand il exprimait exactement ce que je ressentais. Et des gens extraordinaires, venaient à mon chevet s’enquérir de mon état : Hugo, Gide, Poe, et d’autres, inconnus mais qui détenaient de bons remèdes pour guérir mon mal. Le mal dont je ne voulais pas réellement guérir. Je relis « Les misérables », je découvris Gide en y pénétrant par « La porte étroite », je me laissai emporter par « Les histoires extraordinaires » d’Edgar Poe traduit par Baudelaire. J’étais souvent absent de l’endroit où je vivais réellement. Un jour, en sortant d’un café j’ai emporté avec moi le grand sucrier qui se trouvait sur la table sans m’en rendre compte…L’autre « moi », amusé, éclata de rire…
Hé ! Tu es là? Je t’ai peut-être embêtée avec mes histoires. Mais laisse-moi te dire que depuis ce temps là, je n’ai jamais cessé d’aimer et exiger d’être aimé. Et chaque fois que mon cœur se lasse, je le remonte tel une montre pour qu’il recommence à aimer. Et chaque fois que je ne me sens plus aimé, je recours à l’arbre où il y a le plus d’ombre. Le sens de l’amour n’est cependant plus l’attachement à une personne en tant que telle mais aux belles choses de la nature. La nature manifeste ses douceurs, ses délices, sa beauté dans la mer, dans le vent, dans la moue d’une fille, dans son regard, dans son allure, dans le feu nocturne…Le sommet du plaisir, l’extase ne sont pas le véritable bonheur pour moi. Le bonheur que nous devons savourer se trouve dans l’acheminement vers le but. Même si ce but s’avèrera après insaisissable.
Je dois te quitter sans bruit, il fait tard, tu t’endors peut être. Il y a au moins une personne qui pense à toi en ce moment, elle est quelque part dans la nuit. Un enfant qui lève le doigt vers le ciel et s’écrie : « C’est mon étoile ».
Merci de m’avoir permis de passer avec toi un moment si paisible et si doux dans mon jardin de rêves. Je ressors maintenant, avant de refermer la porte, je me retourne, contemple avec un sourire angélique sur les lèvres cette plante qui vient d’y pousser. Je crèverai le ciel pour qu’il pleuve sur elle et je creuserai la terre pour la nourrir de sa sève. Je créerai en elle le vouloir de fleurir et venir embaumer mes rêves….